Planète Chinois
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Sortie du Bescherelle « Le chinois pour tous » !

Interview avec les auteurs, Joël Bellassen, directeur de recherche à l’INALCO et Arnaud Arslangul, professeur de chinois au lycée Fénelon (Paris)

Le chinois dans la cour des grands

Bescherelle - CouvertureLe Bescherelle est une « institution », et cette publication introduit désormais le chinois aux côtés des langues les plus courantes. Que cela signifie-t-il quant à la place du chinois en France ?

Joël Bellassen : Je dirais que cela reflète l’accès du chinois à son nouveau statut, c'est-à-dire qu’elle reste une langue peu enseignée (par rapport à l’anglais ou à l’espagnol), mais qu’elle est définitivement implantée dans le paysage des langues du point de vue des élèves, des parents d’élèves, etc. Le fait que le chinois fasse son entrée dans une collection aussi prestigieuse marque les esprits. C’est la première langue d’Extrême-Orient à accéder à cette collection historique ; je dirais que c’est la première langue de la mondialisation, car il faut en finir avec le vocable de langue rare.

Arnaud Arslangul : La collection « … pour tous » chez Bescherelle est pour le moment limitée à l’anglais et à l’espagnol, le chinois devient la troisième, ce qui est une très bonne place.

Concernant ce Bescherelle, est-ce l’éditeur qui est venu vers vous ou l’avez-vous vous-même sollicité ?

JB : Ces dernières années, beaucoup de grandes maisons d’édition ont découvert que le chinois se faisait une place dans le paysage linguistique au niveau de l’offre d’apprentissage. Ils sont venus vers nous pour avoir une première impression. Hatier m’a très vite expliqué que leur intention n’était pas d’ouvrir la collection aux langues proches que l’on aurait attendues après l’anglais et l’espagnol, mais de prendre position sur cette langue dont ils considèrent effectivement qu’elle prend une place de plus en plus importante dans les apprentissages.

Quelle population représente, au sein de l’enseignement secondaire, l’apprentissage du chinois ?

JB : Je dirai 25 à 26 000 personnes, y compris celles des lycées français de Chine. Le chinois est désormais présent au collège, en langue II, plus rarement en langue I. Mais ce chiffre ne représente que 0,4 % de la population scolaire totale. L’augmentation est impressionnante car elle représente, depuis 2004, plus de 25 % du nombre d’élèves par an. C’est même à la limite de l’ingérable car il faut trouver des professeurs.
Le chinois fait donc véritablement partie des apprentissages linguistiques. Lorsque j’ai personnellement commencé à l’apprendre, le simple fait d’indiquer le chinois comme spécialité étudiée ou enseignée était jugé comme peu crédible. Aujourd’hui, cela ne paraît plus abscons et on le  qualifie même de « langue d’avenir ». En outre, si des collégiens s’inscrivent en chinois, c’est aussi que ce choix est porté par les familles : la demande est venue des utilisateurs et non des cadres de l’Éducation nationale.

AA : Auparavant, les jeunes Occidentaux qui se rendaient en Chine et étudiaient le chinois étaient peu nombreux. Aujourd’hui, ce pays devient un lieu où de jeunes gens se rendent pour effectuer un stage, exercer un emploi, sans nécessairement parler la langue, comme ils allaient à New York il y a quelques années.

Ce Bescherelle est organisé autour de 4 parties : écriture, grammaire, vocabulaire et « du français au chinois : trouver le mot juste ». Pouvez-vous expliquer cette quatrième partie, qui diffère des autres ouvrages de cette série ?

AA : La seule particularité du chinois, dans cette collection comme au niveau linguistique, est son écriture. Cette rubrique a donc été ajoutée à notre initiative. En revanche, les autres Bescherelle ont une partie conjugaison qu’on ne retrouve pas ici.

JB : On se situe au cœur de l’écart entre les langues, c'est-à-dire d’un côté une face graphique, qui est un véritable savoir en tant que tel, d’où une proposition à Bescherelle d’ajouter cette partie « écriture » ; et, d’un autre côté, des langues avec des conjugaisons, ce qu’on appelle la morphologie, pratiquement absente en chinois.

Une langue écrite graphique

Page EcritureDans la partie écriture, les noms des composants sont pour certains très imagés, très visuels : par exemple, « l’oiseau à queue longue » (n° 91, p. 39), ou encore « la main tenant un bâton » (n° 69, p. 32). Etes-vous à l’origine de ces expressions ?

JB : Nous ne les avons pas inventées, mais l’une des originalités de ce travail est que nous avons tenu à nommer les composants pour d’évidentes raisons de soutien à la mémoire. C’est là une loi générale, et si on ne nomme pas les composantes de l’espace qui nous environne, tout comme celles des caractères chinois, on aura du mal à les mémoriser.

AA : Les termes choisis, pour près de 90 %, sont les termes utilisés dans les programmes. Vous remarquerez qu’il s’agit de composants, et non pas de clés, ce qui a également fait l’objet d’un parti pris.

JB : Les programmes français de chinois ont été les premiers en Occident, et peut-être même au-delà, à sélectionner des composants graphiques comme objectif pédagogique ; 104 ont été retenus. Pour cet ouvrage, nous en avons sélectionné un peu plus, 125, mais le principe reste le même, à savoir des critères de fréquence d’occurrence graphique. Il y a une préoccupation pédagogique, dans le sens où il ne s’agit pas de l’ensemble des composants, mais des 125 pièces de puzzle les plus fréquentes qui composent les caractères. Ce nombre est tout à fait accessible.

Quelle est l’étendue des caractères, combien y en-t-il et vous arrive-t-il d’en rencontrer que vous ne connaissez pas ?

JB : Votre question est pertinente car elle constitue une motivation inconsciente lorsqu’on apprend le chinois. Je compare toujours les caractères à des visages sur lesquels il s’agit de mettre des noms. Avec 2 000 caractères, on peut se lancer dans la lecture d’un texte chinois. Mais un dictionnaire en compte environ 10 000, dont beaucoup de caractères rares, et 4 000 à 5 000 que beaucoup de Chinois eux-mêmes ne connaissent pas. C’est comme l’horizon, on ne peut pas l’atteindre, mais contrairement à ce que pensent nombre d’universitaires chinois, c’est un ressort.

AA : Avec un peu d’expérience et grâce à leur graphie, il est possible de comprendre le sens de certains caractères. Ensuite, il y a tout un contenu culturel porté par le caractère qui motive même les plus avancés.

Dans la partie écriture, il peut paraître surprenant de ne pas trouver d’indication sur l’ordre dans lequel les traits doivent être tracés. Avez-vous délibérément laissé cet aspect de côté ?

JB : C’est un choix tout à fait raisonné, c'est-à-dire qu’il faut savoir à qui on s’adresse et pour quel objectif. En effet, la place de la partie écriture dans l’apprentissage n’est pas celle du débutant qui va ouvrir un ouvrage pour apprendre à écrire. Or, cet ouvrage s’adresse aux élèves de niveau A2 jusqu’au B1, donc à ceux qui ont dépassé le niveau débutant. Si on visait le niveau A1, on aurait peut-être proposé une partie écriture plus détaillée en ce sens. Ici, nous avons pointé l’acte de mémorisation. Savoir écrire tel composant n’a pas grand intérêt car, de toute façon, il n’existe pas seul.

Des mots, des sons… : une langue vivace mais difficile ?



Des exercices et des compléments audio sont proposés en ligne. De quoi s’agit-il ?

AA : L’ensemble des phrases d’« un peu de conversation » de la partie vocabulaire sont enregistrées et disponibles en ligne. Les exercices représentent en fait les mini-quiz de la partie grammaire qui n’ont pas pu être intégrés dans l’ouvrage. En revanche, on retrouve des mini-quiz dans les parties vocabulaire et écriture du Bescherelle.

Un peu comme les BD ou les albums, l’ouvrage contient des dessins avec des bulles de texte chinois. Est-ce un choix de l’éditeur ? Retrouve-t-on la traduction du texte quelque part ?

JB : C’est effectivement un choix de l’éditeur qui se retrouvait déjà dans les versions anglaise et espagnole. Cela permet d’aérer ce contenu dense. Quant aux phrases choisies, elles sont issues du texte contenu dans les parties. Et comme nous ne nous adressons pas à des débutants, les lecteurs sont censés les comprendre.

Dans la partie vocabulaire, les mots sont classés par thèmes. Comment les avez-vous choisis ?

AA : Nous avons repris les thèmes abordés dans les Bescherelle d’anglais ou d’espagnol, bien qu’il y ait eu quelques aménagements pour des questions de niveau, afin de rejoindre le niveau A2 en chinois. En effet, même avec du vocabulaire, les apprenants n’auraient pas été capables d’aborder certains thèmes en chinois.

JB : Dans cette partie, nous avons souhaité ne pas nous en tenir à un vocabulaire scolaire figé, mais nous ouvrir au chinois tel qu’il va aujourd’hui, tel qu’il évolue, car il évolue énormément. Il est d’ailleurs devenu beaucoup plus vivant qu’avant en ce qui concerne l’intégration et la création lexicale.

Page vocabulaire Les choses ont-elles changé de ce point de vue ?

JB : À mon avis, oui. Il y a trente ans, le chinois était une langue relativement figée. Contrairement à notre langue, il n’existait pas une grande variété terminologique pour désigner les objets familiers comme par exemple le vélo (en dépit de sa place centrale dans le quotidien des Chinois) ou même l’argent. Aujourd’hui, en revanche, c’est très différent : on peut dire qu’on se rapproche du rythme français en termes de création lexicale.

AA : Pour ce qui est du choix des mots dans le Bescherelle, nous avons gardé à l’esprit l’objectif d’un public bien précis donc, à des termes assez élémentaires, s’ajoutent des mots un peu plus recherchés, moins courants.

JB : Le Bescherelle se veut un ouvrage de son temps, c'est-à-dire adossé à un niveau du cadre européen A2-B1 et proposant des termes contemporains. Malgré tout, nous nous sommes toujours posé la question du niveau. Le chinois est complètement entré dans le cadre d’une approche commune des langues et nous avons essayé d’en tenir compte.

En français, on intègre beaucoup de mots anglo-saxons, en particulier pour désigner les nouvelles technologies. Qu’en est-il en chinois ?

JB : Le chinois est beaucoup plus vivant et beaucoup plus ouvert au monde qu’avant. Il essaie d’adapter en permanence les nouvelles notions, de les importer. Mais en même temps, il y a quelque chose d’irréductible dans cette langue, qui tient à sa proximité avec ce qui fait sens. En effet, de par sa culture, le chinois est une combinaison d’unités de sens. Et comme les Chinois y sont très attachés, quand ils importent un mot sur le mode du calque phonétique, autrement dit quand ils transposent un mot phonétiquement, ils vont toujours privilégier les unités de sens et les préférer au son, même si elles ont été choisies pour leur son. C’est ce qui donne, par exemple, « noblesse européenne » pour Auchan (qui se prononce « oushang »), ou encore « bonheur et joie dans la famille » pour Carrefour (« jialefu »). Ceci n’est pas le cas du japonais, qui est moins dépendant du sens et très perméable aux importations phonétiques des mots étrangers alors qu’il pourrait les transposer.

AA : On relève aussi parfois une différence entre l’oral et l’écrit. À l’oral, les Chinois peuvent avoir tendance à utiliser un terme anglais ; en revanche, pour ce qui est de l’écrit, on ne verra pas un texte en chinois intégrant un mot anglais.

JB : Pour l’anecdote, « OK » a été intégré au chinois et, chose rare, on le voit parfois utilisé à l’écrit, dans des articles de presse, en caractères latins. Mais cela reste très limité. À mon avis, c’est l’écriture qui fait obstacle à une importation plus massive, car elle impliquerait un mélange des genres. Imaginez l’intégration d’un caractère chinois dans l’écriture en français !

Dans le Bescherelle, les petites notes culturelles bleues sont très intéressantes : quels ont été les critères de choix ?

AA : On retrouve ces notes dans les autres ouvrages de la collection, mais il y a tout de même une petite différence entre celles du Bescherelle chinois et celles qu’on peut trouver dans d’autres langues. En effet, on peut postuler une connaissance des cultures anglophones et hispanophones un peu plus évidentes que celle de la culture chinoise. Les notes portent donc ici sur des faits culturels plus fondamentaux et généraux que dans les deux autres Bescherelle.

JB : Et il ne faut jamais oublier, y compris au moment où le chinois est vu comme une langue à valeur d’usage importante, que dans les préoccupations de ceux qui l’apprennent, il y a toujours la distance culturelle, c’est-à-dire une attraction culturelle. Dans l’anglais par exemple, il y existe certes une proximité culturelle, mais peut-être, de ce fait, une moindre attraction.

La partie « trouver le mot juste » peut-elle être considérée comme une sorte de balayage des erreurs les plus fréquentes ?

AA : Le point de départ n’est pas l’erreur, mais plutôt les confusions classiques qui sont difficiles à gérer pour le professeur, les obstacles que l’on rencontre couramment.
Le chinois est une langue assez opaque par rapport aux autres langues de la série et on a rarement l’occasion de se dire « si je peux dire cela en français, cela devrait passer en chinois », comme on est tenté de le faire en anglais ou en espagnol. Or, dans cette partie on trouve des choses très simples, comme par exemple exprimer le mot « année » dans ses multiples formes. Car il y a en chinois un découpage de la réalité qui n’est pas le même que le nôtre et il faut s’y adapter.

JB : C’est le lot quotidien des professeurs de chinois face à des élèves de niveau non avancé d’être confrontés au phénomène de la conversion. La matrice de la langue maternelle, même si on essaie de pratiquer l’immersion langagière dans les classes, pose ce problème. C’est aussi tout l’intérêt de l’apprentissage des langues, y compris de langues dites proches, à savoir qu’il n’y a pas d’équivalence totale. Il y a un écart, quelque chose d’irréductible à toute langue, et en chinois, peut-être plus qu’avec d’autres langues.

Le chinois : langue de l’ailleurs

Page vocabulaireLe principal attrait du chinois pour un débutant ne se situe-t-il pas, au fond, dans la découverte du caractère et dans le fonctionnement de l’écriture ?

JB : Effectivement, excusez la platitude, mais c’est vraiment la distance qui attire. Il est intéressant de le souligner parce que, bien qu’ils aient une politique très active de diffusion de leur langue dans le monde, les Chinois passent leur temps à demander aux Occidentaux si l’apprentissage de leur écriture n’est pas trop redoutable ; ils la décrivent systématiquement comme un cauchemar. Ma réponse sur ce chapitre n’est bien sûr pas de leur dire que c’est simplissime, mais que la distance crée cette fascination qui motive l’apprenant. En effet, leur première réaction n’est pas la frayeur face à la difficulté, au contraire, ils font état de la beauté, du mystère, de l’attraction de l’écriture, ils veulent voir ce qu’il y a derrière le caractère.
Je connais même beaucoup d’adultes qui sont en préretraite et qui apprennent le chinois, non pas pour le diplôme, mais pour se « changer les idées », dans tous les sens du terme. Ils veulent se dépayser, aller vers l’ailleurs. C’est un phénomène assez méconnu. Ils souhaitent aussi pratiquer une gymnastique mentale, ils sont intéressés par la combinatoire du sens. Une chose rarement dite est que le chinois est la langue la plus opaque de la planète, au niveau de l’écriture – au début, vous comprenez à peine dans quel sens les caractères se placent –, et en même temps, c’est la plus transparente. Si vous mettez le mot « ordinateur » devant un Français qui n’a jamais vu d’ordinateur, il ne saura absolument pas de quoi il s’agit. Dans la même situation, un Chinois, grâce à une étymologie totalement transparente, comprendra qu’il y a deux signes, donc deux unités de sens et une combinaison de ces deux sens : « cerveau » et « électrique ».
Je dis toujours que c’est comme « porte-manteau », « porte-plume », etc. Cette combinatoire et cette transparence fidélisent les apprenants. De ce fait, beaucoup d’adultes abandonnent l’apprentissage du chinois au bout de quelques mois ou d’années, puis ils reprennent, ils y reviennent.
De plus, le chinois mobilise des facultés différentes des autres langues. Nombreuses sont celles qui mobilisent largement l’auditif, favorisant ceux qui ont une « bonne oreille ». Le chinois, pour la moitié de son savoir, est quant à lui un apprentissage visuel qui convient à ceux qui aiment la combinatoire. C’est pour cela que beaucoup de personnes ayant un profil plutôt scientifique se retrouvent à leur aise dans cet apprentissage, alors qu’ils n’étaient pas particulièrement doués en langues.
Il y a enfin un aspect de défi : c’est précisément parce qu’on ne peut pas lire tout de suite le chinois qu’il est attirant : très rapidement, on peut déchiffrer le grec ou l’arabe… En chinois, en revanche, on ne sait jamais totalement lire, c’est un puits sans fond, mais c’est aussi une source de motivation avec des objectifs : connaître 50 caractères, puis 100, 200, 500, etc. Nous avons pu le constater chez des élèves qui photocopient les 400 ou 500 caractères de l’objectif pédagogique, en placardent l’agrandissement sur le mur de leur chambre, et qui surlignent un à un les caractères acquis !

AA : Il y a un défi mais aussi une recherche de la découverte à chaque sinogramme : le fait de découvrir presque un univers à chaque sinogramme est très motivant.

JB : Au plan sinographique, il n’y a que le premier pas qui coûte. Si le premier caractère que vous découvrez est le caractère « pays », vous ne saurez pas comment l’aborder. Mais si c’est le cinquantième, vous allez déjà identifier deux composants : celui des frontières, et à l’intérieur, l’élément du jade. Vous n’avez plus qu’à assembler : le paysage prend rapidement forme.

Les Chinois parlent-ils beaucoup de cette difficulté supposée parce qu’ils éprouvent la même difficulté en sens inverse pour apprendre une langue latine par exemple ?

JB : Non, c’est pour des raisons idéologiques qui remontent essentiellement à la fin du XIXe siècle. Les plus grandes figures intellectuelles chinoises, du début du XXe siècle surtout, ont désigné l’écriture chinoise comme l’un des grands coupables de l’arriération de la Chine. Il s’agissait pourtant de très grands esprits. Par la suite, les Chinois sont restés assez influencés par cette idée.
Heureusement, l’informatique est venue évacuer cette fausse idée en démontrant que cette écriture tenue pour rétrograde était au contraire capable de s’adapter aux nouvelles technologies et de permettre même parfois une saisie plus rapide que pour d’autres langues.

D’ailleurs comment fonctionne la saisie sur un ordinateur ou un téléphone portable ?

JB : La Chine est le pays où il y a le plus de téléphones portables et il s’y est échangé l’année dernière 700 milliards de SMS, dont 20 milliards à la seule période du Nouvel An. Les Chinois disposent de touches avec l’alphabet, ils tapent la transcription du mot chinois en caractères latins et s’affichent à l’écran les symboles graphiques que sont les caractères chinois. Mais ces symboles graphiques n’analysent pas le son. Pour oser une comparaison, c’est comme si vous tapiez « Marie Dupont » sur votre téléphone et que le visage de Marie Dupont apparaissait.
Du point de vue pédagogique, c’est une révolution absolue, car si nous commençons à autoriser aux élèves à rendre leur rédaction tapée à l’ordinateur, cela signifie qu’il leur suffit de reconnaître les signes, ils n’ont plus à les redessiner de mémoire. C’est la plus grande révolution dans le domaine des langues qu’a apporté l’informatique, la plus grande difficulté du chinois étant de dessiner les caractères.
Il n’y a pas si longtemps, il y avait des machines à écrire chinoises, cela ressemblait plus à de l’imprimerie, avec plus de 2 000 petits plombs à projeter un à un sur un rouleau ! Le chinois présentait effectivement un réel handicap, tout à fait contourné avec l’informatique. Pour l’anecdote, on dit parfois qu’à l’Unesco, l’équipe de Chinois est celle qui saisit le plus vite les textes.

AA : Il existe d’autres modes de saisie comme l’entrée d’un composant et l’assemblage des composants, mais la diffusion de l’ordinateur, et surtout des SMS, a imposé la transcription que nous avons décrite.

Pour finir, que répondez-vous à ceux qui portent un regard très critique vis-à-vis de ce grand pays, tant au niveau de son leadership économique de son fonctionnement politique, que de sa diplomatie ?

JB : Cette perception de la Chine doit évidemment être prise en compte, mais il faut prendre un peu de recul, considérer les siècles qui ont précédé et l’image qu’à eue la Chine, comprendre que c’est au moment où elle a été l’objet de prédations impérialistes qu’on a créé l’image du péril jaune, attribuée à l’empereur allemand Guillaume II. Au XVIIIe siècle, il y avait en France des « pro-chinois », Voltaire par exemple, mais aussi des « anti »… Voltaire n’était pas un grand spécialiste de la Chine, mais il avait besoin de prendre à témoin, d’aller chercher l’exemple chinois, tandis que d’autres, au contraire, qui connaissaient aussi peu la Chine que lui, étaient très négatifs à son égard.
La Chine a donc depuis longtemps occupé une position particulière dans les représentations occidentales. Or, finalement, il n’y a rien de très nouveau aujourd’hui. J’ai connu une époque où elle a été mythifiée, on a projeté beaucoup de choses sur ce vaste pays, et il y a ces dernières années un retour de balancier… Ne joue-t-on pas aussi ici et là sur les peurs ? Cette focalisation sélective ne doit-elle pas elle-même être interrogée ? N’y a-t-il pas aussi une prise de conscience que la Chine est appelée à reprendre le flambeau du leadership mondial qui est depuis longtemps du côté de l’Occident ?
Ceci étant dit, à l’heure où, justement, la Chine s’ouvre, il convient de ne pas aller trop loin dans cette appréhension. Nous allons de toutes les façons vers la nécessité absolue de connaître l’autre, de connaître la langue de l’autre. Sur la question des droits de l’homme, bien entendu, les problèmes existent. Je crois que la question est de savoir quand et comment elle rejoindra les droits de l’Homme, de savoir si elle s’en rapproche ou si elle s’en éloigne, mais pas d’incarner un tribunal permanent. Ces dernières années, la Chine a non seulement connu des évolutions d’ordre économique, mais aussi politique, y compris en termes de liberté d’expression. Des sociologues chinois portent un regard très critique sur leur pays, aussi critique que peut l’être celui de sociologues occidentaux. Les chauffeurs de taxi par exemple, ne se gênent pas pour critiquer librement le régime auprès de clients qu’ils ne connaissent pas, chose impensable auparavant.

AA : Lorsqu’on aborde cette question, je réponds en général en faisant un petit rappel de la taille de ce pays, de la population qu’il englobe, et qu’il est important de comprendre où l’on s’y trouve géographiquement pour saisir ce qui s’y passe. La Chine représente un quart de la population mondiale et il serait bon de le comprendre avant de l’enfermer dans des images univoques et un peu rapides.

JB : Nous n’avons pas véritablement affaire à un pays, mais bien plus à un continent, qui ne se situe pas partout à la même époque. À Shanghai, vous êtes vraiment au XXIe siècle, mais dans certaines de ses banlieues, vous êtes peut-être plus au XXe. Parfois, dans d’autres zones, vous n’êtes même pas encore au XXe. De plus, les réalités évoluent. Par exemple, le made in China, symbolise la mauvaise qualité depuis le départ mais encore aujourd’hui.
Les Chinois veulent malgré tout relever le défi de la qualité et il est possible qu’ils y parviennent. De même, ils souhaitent relever celui du développement durable. Certains sont dubitatifs, néanmoins ils produisent déjà des panneaux solaires, et de nombreuses transformations sont en marche dans ce domaine.

revue associée : Planète Chinois n°4