Planète Chinois
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Rencontre avec Yan Lianke, romancier chinois

À l’occasion du Salon du livre, Planète Chinois a rencontré Yan Lianke en présence de la traductrice de deux de ses romans, Brigitte Guilbaud. Le dernier ouvrage de l’auteur, Songeant à mon père, est paru le 26 mars aux éditions Philippe Picquier.

Yan Lianke et Brigitte Guilbaud

Un début de carrière original

Portrait de Yan LiankeNé en 1958 dans la province du Henan, dans le centre de la Chine, Yan Lianke réside actuellement à Beijing où il enseigne à l’université. Diplômé de l’université du Henan et de l’Institut des arts et de l’armée populaire chinoise, il a débuté sa carrière littéraire en tant qu’écrivain de l’armée. Dès 1978, Yan Lianke souhaite en effet échapper à la campagne et aux risques de famine qui ont marqué les populations rurales dans les années 1970. C’est alors grâce à l’écriture qu’il devient soldat, mange à sa faim et s’installe en ville. Dès sa première année sous les drapeaux dans le département de propagande culturelle, il écrit un ou deux romans par an. Trois ans plus tard, il retourne dans le Henan et reçoit un prix pour son œuvre avant de retourner en ville où il poursuit ses travaux.
L’auteur affirme tout d’abord avoir voulu écrire pour ne plus jamais avoir faim. Ensuite, il souhaite devenir écrivain pour obtenir un statut social qu’il met dix ans à acquérir. Cependant, en raison de graves problèmes de santé, Yan Lianke est contraint d’écrire allongé. Ces difficultés l’amènent à réfléchir aux rapports entre l’écriture et la vie : dans les années 1990, l’écrivain se libère enfin du regard des autres et de son désir d’acquisition de statut social. En même temps qu’il prend conscience de l’importance de l’écriture dans son rapport à la vie, il devient moins prolixe. En 1993, paraît Chute du soleil en été (non traduit), publié d’abord en revue puis en ouvrage à Hong Kong et Taïwan. Ce titre rencontre un grand succès. Les rapports avec la Chine continentale étant alors très conflictuels, l’ouvrage n’y est jamais publié.

L’œuvre traduite de Yan Lianke

Brigitte Guilbaud, professeur de chinois, traduit actuellement La Fuite du temps (titre provisoire). À ce jour, cinq ouvrages de Yan Lianke ont été traduits aux éditions Philippe Picquier.
Servir le peuple (janvier 2006) emprunte son titre à un célèbre slogan de la Révolution culturelle. Par l’écriture, il raille les tabous les plus sacrés de l’armée, de la révolution, de la sexualité et de la bienséance politique. Un roman iconoclaste et hilarant, où le slogan « servir le peuple » devient, pour l’ordonnance d’un commandant de l’Armée populaire de libération, l’injonction de satisfaire aux besoins sexuels de la femme de son supérieur.
Le Rêve du village des Ding (janvier 2007) dépeint la vie des habitants du village des Ding qui vendent leur sang pour connaître une vie meilleure. Mais, quelques années plus tard, atteints de la « fièvre », ils se flétrissent et meurent. Seul le fils du vieux Ding, qui a bâti sa fortune sur la collecte du sang, continue de s’enrichir en vendant des cercueils et en organisant des « mariages dans l’au-delà » pour réunir ceux que la mort a séparés. Un roman bouleversant par la tragédie qu’il raconte, celle de centaines de milliers de paysans du Henan contaminés par le sida.
Les Jours, les mois, les années (février 2009) est un roman solaire sur fond d’aridité, celui d’un vieil homme qui ne peut plus marcher assez longtemps pour fuir la sécheresse, et qui, en compagnie d’un chien aveugle, veille sur un unique pied de maïs. La fragilité et la puissance de la vie, et la volonté obstinée de l’homme de la faire germer et d’en assurer la transmission font de ce roman un hymne à la vie, à la langue entêtante, comme jaillie de la nuit des temps ou des profondeurs les plus intimes de l’être.
Bons baisers de Lénine (octobre 2009), raconte l’histoire d’un village devenu le refuge de tous les infirmes de la région, où le chef de district décide un jour de regrouper ses habitants dans une incroyable troupe de cirque dont le but est de gagner assez d’argent pour acheter aux Russes la momie de Lénine et attirer, grâce à elle, les touristes… Un roman épique, baroque, où la puissance de l’imaginaire s’appuie sur une construction savamment orchestrée et se pare d’une langue étincelante, magnifique d’invention et de drôlerie jubilatoire.
Enfin, Songeant à mon père (mars 2010) est une série de nouvelles autobiographiques. L’auteur évoque une partie de ses souvenirs, notamment la relation qui l’unissait avec son père.

Être auteur en Chine

Portrait de Yan LiankeSi certains ouvrages de Yan Lianke sont très appréciés dans son pays, d’autres y sont interdits. Les Jours, les mois, les années et La Fuite du temps ont connu un grand succès, tout comme Songeant à mon père. En revanche, Servir le peuple, Le Rêve du village des Ding et Bons baisers de Lénine ont été très critiqués pour la satire et les sujets qu’ils abordent.
Yan Lianke souligne que la liberté est une question complexe. Ainsi, dans Le Rêve du village des Ding, l’auteur croyait qu’il pouvait tout écrire. Son roman a pourtant été interdit à la publication en Chine continentale. Mais la Chine progresse, s’ouvre au monde et Yan Lianke est déjà publié à l’étranger…
Selon lui, le plus important n’est pas la censure qu’exerce le gouvernement, mais celle que s’infligent les écrivains eux-mêmes. Il y voit la longue traîne de la Révolution culturelle, un véritable schisme qui traverse chacun. De nombreux contemporains de Yan Lianke pensent qu’il n’aurait jamais dû écrire Le Rêve du village des Ding, qu’il cherche des ennuis, tandis que d’autres n’y voient que le désir de plaire aux étrangers. Lui a voulu écrire et témoigner pour le petit peuple. « Colère et passion sont l’âme de mon travail », ajoute-t-il, même si dans le lectorat de son pays, nombreux sont ceux que ce genre n’intéresse pas. La pression économique qui s’exerce sur un écrivain est également très forte. Elle a perverti le talent de bon nombre de romanciers qui se sont tournés vers l’écriture de scénarios de séries télévisées et ont ainsi gâché leur talent pour satisfaire leurs lecteurs. Yan Lianke note que la plupart des étudiants en littérature ignorent les classiques, Rêve dans le pavillon rouge, ou encore Lu Xun et qu’ils leur préfèrent des ouvrages dont les sujets sont légers, gais et conformes à l’esprit général de la société de consommation.

Une écriture libérée

Suite à la publication de Bons baisers de Lénine, Yan Lianke a été contraint de quitter l’armée. Une décision qui ne lui a pas pesé, bien au contraire, puisqu’il y songeait depuis plusieurs années : son nouveau statut, pour soudain qu’il ait été, constitue une libération personnelle et celle de son écriture.
Yan Lianke considère qu’il a de la chance de pouvoir vivre de son métier de professeur et de sa plume. Reconnaissant qu’une autre pression s’exerce à présent sur lui – la crainte de faire courir un risque aux autres écrivains au sein de l’Association des écrivains chinois à laquelle il appartient –, il explique qu’aujourd’hui, à plus de cinquante ans, il ne se soucie plus ni d’argent, ni de statut social ni même de sa renommée ou de savoir s’il sera ou non publié. Il vit pleinement sa liberté d’écrivain, pour suivre la voie de son écriture, individuelle – où le lecteur attentif découvrira les influences de Kafka, Camus et des échos de Cent ans de solitude – une voix passionnante et passionnée, riche, débridée.

revue associée : Planète Chinois n°3