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Les Carnets secrets de Li Yu

Les Carnets secrets de Li Yu – CouvertureJacques Dars, Les Carnets secrets de Li Yu. Au gré d’humeurs oisives,
éditions Philippe Picquier, coll. « Chine », 2009, 336 p.

Les éditions Philippe Picquier viennent de publier Les Carnets secrets de Li Yu, de Jacques Dars, dans une version moins luxueuse que la précédente, éditée en 2003. Saluons cette sortie qui met à la portée de tous un ouvrage aussi délicieux et esthétique qu’il est intéressant. Jacques Dars, spécialiste de la Chine ancienne et traducteur de sa littérature populaire – il a notamment traduit le grand roman classique Au bord de l’eau (coll. « Pléiade » et « Folio ») –, guide le lecteur au gré de pages splendidement illustrées le long des chemins fantasques et drôles empruntés par Li Yu (1611-1679). À l’heure où Descartes rédige le Discours de la méthode et tandis que La Fontaine, La Bruyère ou encore La Rochefoucauld composent Fables, Caractères et Maximes, de l’autre côté du monde, dans l’empire du Milieu, la dynastie Ming s’effondre, et les conquérants mandchous arrivent au pouvoir et fondent la dynastie Qing (1644). Li Yu rédige ces Notes au gré d’humeurs oisives, abordant tous les sujets jusqu’aux plus inattendus, tel ce chapitre sur « le secret du riz exquis », qui énonce deux principes de base à une cuisson réussie : le premier indique comment doser l’eau, pour la vie de tous les jours ; le second est ainsi formulé : « Lorsqu’on donne un banquet, on tient évidemment à servir un riz plus délicat que celui qu’on mange d’habitude. Mais comment faire ? Ma réponse : lui donner du parfum, tout simplement. J’enjoins régulièrement à mes concubines de préparer une cupule d’essence de fleurs, d’attendre le début de la cuisson pour en asperger quelques gouttes, puis de couvrir un moment, et de remuer le riz avant de servir. » De la magie du féminin aux principes d’une bonne alimentation, c’est d’un véritable traité du bonheur qu’il s’agit. C’est grâce à sa connaissance de la langue et de la culture, ainsi que de l’auteur avec lequel on sent une profonde complicité, que Jacques Dars conduit les lecteurs ignorants par les drôles de méandres du bonheur que recèle l’ouvrage. Ainsi fait-il le choix des plantes, par exemple, qui figureront dans ce recueil, car « sur chaque plante, Li Yu a son mot à dire ». Un Li Yu aussi créatif que drôle ; on en prendra pour exemples les inventions multiples qu’il propose, telle cette fresque aux oiseaux chanteurs ornant les murs de la salle principale « qui ne doivent pas être décorés de façon trop commune ». Il fait peindre les murs de branches fleuries et colorées : « Les peintures étant illusions, mais les oiseaux étant vrais, comment faire pour les loger ? Je l’affirme, rien que de très facile : pour élever des oiseaux dans un tableau, il faut commencer par des perroquets ! » Et voici qu’il expose comment ficher dans le mur la tige du perchoir… Le mobilier qu’il imagine n’est pas moins astucieux : les fauteuils chauffants qui mettent à l’abri des froids les plus mordants grâce à leur tiroir-foyer et qui peuvent même tenir lieu de brûle-parfum aux effluves suaves, pour peu que l’on dispose du parfum sur la cendre ; à l’inverse, le tabouret de fraîcheur offre un soulagement lors des mois caniculaires. Fenêtres-éventails et fenêtres-tableaux pour « changer le ciel et déplacer le soleil » et « emprunter le paysage […] », on ne peut ici tout énumérer de ces innovations qui fondent si habilement fantaisie et poésie et qui font de Li Yu à la fois un témoin de son époque et un grand avant-gardiste. Justice ne serait point rendue à ce merveilleux ouvrage s’il n’était fait mention des choix graphiques : à chaque page tournée, le lecteur découvrira avec émerveillement une nouvelle peinture, un sinogramme, un dessin, un paysage, une fleur ou un papillon, sélectionnés avec art, qui l’entraîneront vers la contemplation du beau et lui ouvriront la porte de minuscules ou d’immenses bonheurs, pour peu qu’il s’y laisse guider.

Claude Renucci