Planète Chinois
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Le Veau

Mo Yan

Couverture Le veauMo Yan est né dans le Shangdong en 1955 et a reçu le prix Nobel de littérature en 2012. Il a longtemps vécu au cœur de la campagne chinoise, dont le souvenir nourrit son œuvre. Considéré comme l’un des plus importants écrivains chinois vivants, il a publié plus de quatre-vingts nouvelles et romans, des reportages, des critiques littéraires et des essais, traduits dans le monde entier.

La première nouvelle qui compose le dernier ouvrage de Mo Yan confronte d’emblée le lecteur à un adolescent dont l’objectif principal est de se faire remarquer des autres. Pas étonnant que ce soit le plus turbulent et le plus pénible du village, pour paraphraser l’auteur qui n’est autre que celui dont on va suivre les tribulations. À moins que ce ne soit pas vraiment de lui dont il s’agit, mais de ces trois veaux qui vont « passer à la casserole », ou plutôt leurs testicules, puisqu’il est question de les castrer… Mieux vaut avoir le cœur bien accroché et l’estomac vide à la lecture du Veau !

Trois choses frappent dans le roman de Mo Yan : l’horreur du châtiment infligé aux trois veaux, et surtout le sort de Double Échine (qui porte si bien son nom) ; l’inversion des rôles hommes/bêtes, ou plutôt la relation homme/bête qui fonctionne comme un miroir cathartique ; et l’impact de la nourriture sur les personnages.

Qui des bêtes ou des hommes sont les plus sauvages ? Les bêtes, d’avoir succombé à leur instinct libidinal ? Ou les hommes, de s’acharner sur un mâle qui, dixit le vétérinaire, ne devrait pas être châtré (ses écarts multiples ayant modifié les vaisseaux de son appareil génital, ce qui risquerait de le faire saigner trop fort, et donc de lui être fatal) ? Mais le contexte économique n’aide pas, et l’oncle grêlé n’a pas vraiment le choix. C’est aussi le seul moyen pour lui de ne pas être hors-la-loi, le gouvernement interdisant de tuer les bêtes que les éleveurs n’arrivent plus à nourrir faute de moyens. Pourtant, « l’opération » se passe bien sur les deux premiers veaux, les deux Luxi. Pour ceux-là, cela n’aura été qu’une formalité, et surtout une démonstration de la maîtrise du camarade Dong de l’art de la castration. Pour Double Échine, en revanche, c’est une autre affaire. D’abord, le vétérinaire s’oppose fermement à sa castration. La tension monte, le ton aussi. Et s’il se résout à opérer, c’est sous le poids du chantage. Mais la bête n’est pas facile à dompter. Elle ne se laisse pas faire ; le camarade Dong s’acharne, puis pense tout arrêter. Abandonner n’est pourtant pas dans ses habitudes. Alors on emploie les grands moyens : on ligote le veau, plusieurs hommes le retiennent par des cordes. Il ne s’agit plus de castration, mais d’acharnement, de torture, voire d’un combat de mise à mort dans lequel les forces sont inégalement réparties.

Après toutes ces émotions, Mo Yan aurait pu faire souffler son lecteur. Pourtant, si le vétérinaire vient à bout de l’animal endiablé, l’histoire continue : après l’opération, le rétablissement. Ce n’est pas tout de châtrer les mâles du troupeau, encore faut-il surveiller leur convalescence. Ici s’amorce un trio formé par Luo Han, maître Du et Double Échine dont la symbolique ne fera qu’accroître jusqu’à la fin. En effet, pour les Chinois, trois est le nombre parfait, l’expression de la totalité, de l’achèvement de la manifestation. C’est aussi la base de l’organisation humaine, ce qui est plutôt ironique étant donné qu’elle se construit ici à partir de trois bêtes, puis d’une bête et de deux hommes. La frontière qui sépare les hommes des bêtes serait-elle désormais abolie ? Les veaux devraient-ils être considérés comme des êtres humains, comme en témoigne la conversation que tient Luo Han avec elles ? Pour nous, Occidentaux, le rôle tenu par Double Échine est assez proche de celui endossé par le Christ lors de la Passion. Lorsque Luo Han et maître Du escortent le veau jusqu’au village pour le sauver, on ne peut s’empêcher de penser au chemin de croix, la bête menant ses accompagnateurs vers la rédemption. Ce n’est pas non plus un hasard qu’il s’agisse d’un veau. Lié à la terre, celui-ci représente particulièrement la bonté, le calme, la force paisible. Dans son attitude réside un aspect de douceur et de détachement qui évoque la contemplation. Ou, si ce n’est pas ça, sa mort aura tout de même le mérite pour les deux héros que sont Luo Han et maître Du de les faire grandir, de les faire devenir meilleurs.

En effet, dans cette histoire, ce sont sans doute les personnages les plus vilains – car les moins altruistes – qui ont besoin d’être remis dans le droit chemin. Que ce soit Luo Han ou maître Du, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Ils sont sans cesse en conflit, en premier lieu quand il s’agit de nourriture. L’obsession de la bonne chair, qui les caractérise tous les deux, renvoie à leur côté le plus primitif, à ce qui en fait des bêtes, car c’est ce qui les pousse à la plus grande cruauté entre eux, humains. C’est ce qui les divise le plus au début, et c’est ce qui marquera leur rapprochement, lorsqu’ils accepteront de partager un repas sans compter le coût de chaque bouchée qu’ils avalent. En outre, à chaque moment crucial de l’intrigue, l’appel de la faim joue un rôle décisif, tantôt témoin de l’horreur (on finira par manger, ou plutôt dévorer devrait-on dire, les testicules frais de Double Échine !), tantôt avocat du diable (l’intoxication alimentaire finale sonne comme l’ultime châtiment réservé aux hommes pour leurs mauvaises actions). À ce jeu-là, l’auteur est très doué, car il use d’un vocabulaire aussi truculent que précis, donnant à son récit une force inouïe, presque invraisemblable tellement les situations sont poussées à l’excès. Et cet excès participera à la transformation, à la mutation des personnages qui, rendus au plus bas de leur vilenie, ne pourront que mieux se racheter.

Mo Yan, Le Veau, suivi de Le Coureur de fond, traduit du chinois par François Sastourné, Paris, Éditions du Seuil, 2012, 257 p., 18,50 €.

Julie Desliers-Larralde