Planète Chinois
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Au son du tambour rouge

Hóng gǔ shēng
红鼓声

Illustration communiste

Les chansons rouges désignent généralement les mélodies patriotiques et de propagande écrites entre les années 1940 et 1978. Le genre survit encore, bien que son principal leitmotiv – l’idée de dévouement impersonnel à la cause collective – n’ait plus cours…

Dans les années cinquante, les bandes originales de films de guerre reprenaient des chansons célébrant les mérites du travailleur chinois et de son combat pour construire la Chine nouvelle. Après 1960, les chansons rouges décrivaient la vénération du peuple chinois pour le président Mao. Pendant la révolution culturelle, la plupart étaient composées uniquement à partir de citations de Mao. Les mélodies étaient tellement criardes que ce style musical fut délaissé sitôt la révolution culturelle passée.

Considérations politiques mises à part, toutes les chansons révolutionnaires ne sont pas totalement dépourvues d’intérêt musical. La qualité mélodique de certains de ces airs leur a permis de perdurer jusqu’à aujourd’hui. Les chansons passées à la postérité sont généralement celles qui utilisent des mélodies folkloriques bien connues de minorités ethniques.

En 2009, ces chants rouges ont eu un regain de popularité, notamment auprès des jeunes générations, grâce à Huáng Yīng (黄英) qui, à 20 ans, a gagné la troisième place du concours télévisé « Super Girl » en chantant quasi exclusivement des airs révolutionnaires, au premier rang desquelles Azalée (《映山红》Yìngshānhóng), un chant folklorique du Jiangxi… Ce répertoire lui a valu le surnom de « reine de la chanson rouge ».

Unis, nous sommes forts (团结就是力量。Tuánjié jiùshì lìliàng) est un classique incontournable, composé en 1943 afin de remonter le moral du peuple chinois dans la guerre contre les Japonais. Sa simplicité et ses paroles entraînantes en font presque un hymne. Elle est d’ailleurs souvent interprétée en ouverture des concerts de chansons rouges :
« Unis, nous sommes forts ! Unis, nous sommes forts !
团结就是力量,团结就是力量!
Tuánjié jiùshì lìliàng. Tuánjié jiùshì lìliàng !
La force est de fer, la force est d’acier.
这力量是铁,这力量是钢。
Zhè lìliàng shì tiĕ, Zhè lìliàng shì gāng.
Mais plus forte que le fer, et plus dure que l’acier ! »
比铁还硬,比钢还强!
Bĭ tiĕ hái yìng. Bĭ gāng hái qiáng.

Les serfs libérés chantent (翻身农奴把歌唱。Fānshēn nóngnú bă gē chàng) a été composé pour le documentaire Le Tibet aujourd’hui réalisé par le gouvernement chinois en 1961. Une femme tibétaine apparaît, jette un regard et entonne : « Les serfs libérés chantent de leur voix enjouée qui atteint les quatre coins de la nation ! » (翻身农奴把歌唱,幸福的歌声传四方。Fānshēn nóngnú bă gē chàng, xìngfú de gēshēng chuán sìfāng)

« J’ai enfin démissionné de ce travail affreux. Je me sens comme un serf qui chante sa liberté !
终于辞掉那份讨厌的工作了,咱翻身农奴也把歌唱啊!
Zhōngyú cí diào nà fèn tǎoyàn de gōngzuò le, zán fānshēn nóngnú yě bǎ gēchàng ā!
Tout est enfin terminé. Allons au KTV et chantons comme ces serfs ! »
这个项目终于结束了,我们翻身农奴把歌唱,去KTV庆祝吧!
Zhège xiàngmù zhōngyú jiéshù le, wǒmen fānshēn nóngnú bǎ gēchàng, qù KTV qìngzhù ba !

En 1960, la Chine découvrit le champ pétrolifère de Daqing, dans la province du Heilongjiang, la plus grande réserve brute du pays. Auparavant, le pétrole était considéré comme une ressource rare en Chine (les bus fonctionnaient avec des réservoirs à gaz placés sur le toit). Afin de célébrer l’effort déterminant des travailleurs du secteur pétrolier, la chanson Je produis du pétrole pour mon pays natal (我为祖国献石油 wǒ wèi zǔguó xiàn shíyóu) a été composée en 1964 et devint un classique de la chanson rouge. Le passage le plus connu est : « Je n’ai peur ni du ciel ni de la terre, qu’il vente ou pleuve ; que vienne l’orage ou l’éclair. » (天不怕,地不怕,风雨雷电任随他 tiān bùpà dì bùpà fēngyǔ léidiàn rèn suí tā). Plus récemment, les internautes chinois ont, non sans sarcasmes, détourné ces paroles :

« Je ne crains ni ciel ni terre, mais je crains les voyous bien éduqués (le terme fait référence aux officiels cultivés mais corrompus).
天不怕,地不怕,就怕流氓有文化
Tiān bùpà, dì bùpà, jiù pà liúmáng yǒu wénhuà
Je ne crains ni ciel ni terre, mais je crains les gens du Sichuan qui parlent mandarin (l’accent du Sichuan rend leur pŭtōnghuà difficile à comprendre). »
天不怕,地不怕,就怕四川人讲普通话
Tiān bùpà, dì bùpà, jiù pà Sìchuān rén jiǎng pǔtōnghuà

Quant au titre de la chanson, il reste ouvert à bon nombre de variations ironiques. Par exemple, en 2011, on découvre que Sinopec, géant pétrolier, a dépensé plus de 168 millions de yuans en alcool Moutai. Embarrassé, le groupe ne peut expliquer comment il a disposé de la marchandise. Un clip vidéo est apparu alors sur Youku, qui s’intitule Je bois du Maotai pour mon pays natal (我为祖国喝茅台 Wǒ wèi zǔguó hē máo tái). Autre exemple, comme aucune mesure de pollution de l’air n’est publiée en Chine, les habitants des villes hautement polluées ont commencé à effectuer leurs propres tests, déclarant, en référence à l’anecdote : « Je teste l’air pour mon pays natal » (我为祖国测空气。Wǒ wèi zǔguó cè kōngqì).

En 1966, un tremblement de terre de magnitude 7 frappa Xingtai, dans la province du Hebei. Cette fois encore, les efforts humanitaires du gouvernement chinois furent immortalisés en chanson, Le ciel est vaste, la terre est vaste, mais rien n’est plus vaste que la bonté du parti (天大地大不如党的恩情大,Tiān dà dì dà bùrú dǎng de ēnqíng dà) :

« Papa m’est cher et maman m’est chère, mais aucun ne m’est aussi cher que le président Mao. »
爹亲娘亲不如毛主席亲。
Diē qīn niáng qīn bùrú Máo Zhǔxí qīn

Et une fois encore, l’air officiel est l’objet de multiples sarcasmes sous la forme de parodies, par exemple :

« Papa m’est cher et maman m’est chère, mais aucun ne m’est aussi cher que Steve Jobs » (cette variation apparut comme titre d’un post satirique en référence à la popularité des produits Apple en Chine).
爹亲娘亲不如乔布斯亲。
Diē qīn niáng qīn bùrú Qiáo Bùsī qīn.