Planète Chinois
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Atelier BD aux Rendez-Vous de l’Histoire de Blois

Étude d’Une vie chinoise


Joël Dubos

Li Kunwu

P. Ôtié

Une vie chinoise, prix Cheverny 2010 de la BD historique, a fait l’objet d’un atelier animé le vendredi 14 octobre de 16h à 17h par Cristhine Lecureux, IPR-IA, et Joël Dubos, enseignant en histoire-histoire des arts et critique de bande dessinée, en compagnie du dessinateur chinois Li Kunwu et du scénariste français Philippe Ôtier.

Voir le diaporama de l’atelier (pdf)

Une autobiographie hybride

Joël Dubos a commencé par se livrer à une réflexion épistémologique sur la nature de l’œuvre, pour conclure sur le genre hybride et riche de cette autobiographie : à la fois biographie d’homologation présentant la trajectoire d’un individu qui exprime l’essence d’une époque et d’une société, biographie d’exemplarité, appuyée sur un témoin privilégié, et biographie de représentation, le personnage étant représentatif de tout un peuple. En ce sens, la vie de Xiao Li, le personnage de la BD, qui est en fait le dessinateur Li Kunwu lui-même, représente un guide de qualité pour partir à la découverte de la Chine contemporaine. Son parcours permet de comprendre à la fois l’histoire récente de l’époque maoïste, puis les conditions de l’essor économique actuel, le tout à travers le regard d’un homme que rien ne semblait destiner à ce rôle.

Un témoin de l’histoire

Joël Dubos a ensuite résumé les étapes de la vie de Li Kunwu. Né au temps du Grand bond en avant et adolescent actif pendant la Révolution culturelle (sujet du tome I), il est soldat à la mort de Mao, puis dessinateur dans plusieurs grands quotidiens régionaux, notamment au Yunan Ribao (tome II). Il sera ensuite le témoin de l’ouverture du pays voulue par Deng Xiaoping et du décollage chinois qui en a fait la seconde puissance économique mondiale. Ainsi, il aura, comme ses concitoyens, connu la formidable accélération de l’histoire chinoise depuis plus d’un demi-siècle.

Li Kunwu, interrogé par Cristhine Lecureux sur son ressenti face à l’analyse qui venait d’être faite, a exprimé son émotion devant la reconstitution de sa vie à partir de la BD. Insistant sur la difficulté à retrouver des faits personnels parfois profondément enfouis, il a évoqué l’énorme documentation, notamment à base de revues de presse, à laquelle il a adossé son travail de mémoire.

Une étroite collaboration franco-chinoise

Autre temps fort de la séance, la question de la collaboration des deux auteurs a été lancée par une citation de Philippe Ôtier : « Je ne suis pas Lao Li mais je dois penser comme lui. Je ne suis pas Chinois non plus, mais je dois penser que je le suis. » Le scénariste a insisté sur la nature du projet initial qui consistait, dans son esprit, à réaliser une œuvre destinée à présenter les réalités des transformations vécues par les Chinois depuis un demi-siècle. Quand l’idée lui fut présentée, Li Kunwu a d’abord rétorqué qu’il n’était « qu’un Chinois parmi tant d’autres » (Tome III, pages 2 et 271). Ce à quoi Philippe Ôtier a pu répondre que c’était justement à travers un quidam « que les lecteurs étrangers parviendront à comprendre la Chine ». À l’origine du projet, ce dernier, français installé en Chine, a rappelé que tout l’enjeu des séances de travail suivantes a consisté à produire un récit respectueux du point de vue chinois, mais aussi capable de résister à la scrutation critique du lecteur européen. Il convenait alors d’éviter le double écueil de la langue de bois et des clichés, contre la propagande communiste chinoise autant que le politiquement correct occidental.

Une richesse stylistique

L’analyse stylistique réalisée par Joël Dubos a par ailleurs montré la diversité des moyens employés par Li Kunwu, parfait représentant d’un art intégré dans la mondialisation. Oscillant entre un trait venu de la caricature, expressionniste et violent, jouant des plans serrés et des aplats de noir, ne reculant pas devant le traitement naturaliste, le dessinateur a su adapter sa manière au propos du scénariste. Au fil des tomes, la tessiture évolue : le trait gras, aux éclaboussures sombres, tout en contrastes violents, se fait ensuite plus fin, gagnant en souplesse et en clarté, comme la situation économique du peuple chinois. De fait, Li Kunwu, dans cette œuvre de longue haleine (3 tomes et 726 pages) a su éviter la monotonie par une extrême capacité de variations.

Se livrant au jeu des influences, on peut distinguer trois grands types de références :

  • la tradition asiatique, reconnaissable par exemple au recours à la perspective chinoise, à la composition intégrant des premiers plans ombrés, aux allusions au théâtre d’ombres et de marionnettes, aux citations calligraphiques.
  • l’école du réalisme socialiste, qui ressurgit au détour d’une planche, dans le portrait d’un leader, l’évocation du travail des champs, ou le traitement épique des ouvriers.
  • les influences étrangères, japonaises du manga (exagérations, simplifications des décors), américaines à travers les maîtres du noir et blanc (Milton Caniff ou Will Eisner) et européennes (effets de cadrage et de travelling, découpage dynamique, introduction déambulatoire), etc.

Joël Dubos a également relevé une particularité du dessinateur : la mise en valeur des mains, notamment dans des cases fortes, par des jeux de cadrages et de déformations, comme une métonymie de l’activité humaine et de l’artiste lui-même. Autre spécificité, l’omniprésence de la nourriture, fil rouge de l’œuvre et mise en abyme des enjeux de l’évolution sociale et économique d’un pays passé de la famine des années 1960 à l’abondance du XXIe siècle.

Les influences étrangères

Venu de la ligne claire et de la BD de propagande, l’auteur a su, à l’occasion de ce travail, renouveler son style. Interrogé sur cette évolution et sur la maîtrise des ressources les plus récentes de la BD contemporaine dont il a fait preuve (particulièrement dans sa déclinaison franco-belge), le dessinateur a expliqué qu’il était longtemps resté totalement ignorant du travail de ses confrères étrangers. C’est essentiellement à travers la bibliothèque de son ami Philippe Ôtier qu’il s’est ouvert aux influences étrangères, absorbant 50 ans d’évolution du médium en quelques mois, et trouvant ainsi l’occasion d’un aggiornamento artistique d’une portée exceptionnelle. Audace des cadrages et des angles de vue, sens des montages rythmés, variation des styles, sens du raccourci : autant d’éléments empruntés au registre étranger que l’auteur a parfaitement su mettre au service de l’autobiographie réalisée avec Philippe Ôtier.

Pistes d’exploitation

Une série de thèmes fut ensuite abordée, comme autant de pistes d’exploitation : la BD permet ainsi d’éclairer diverses questions dans une liste non limitative, comme la transformation de la condition féminine, la propagande, la place de la hiérarchie dans la société chinoise, l’éventuelle persistance d’une Chine atemporelle, les relations familiales d’hier et d’aujourd’hui.

Points de vue sur la Chine

La fin de l’atelier fut donc logiquement consacrée à la situation actuelle de la Chine. D’abord selon le point de vue sino-chinois, porté par Li Kunwu qui eut à cœur de montrer à quel point il se sentait parvenu à un carrefour entre un passé qu’il regarde filer à pleine vitesse, non sans nostalgie, et un avenir qui ne laisse pas d’interroger. De son côté, représentant un point de vue mixte, franco-chinois en quelque sorte, Philippe Ôtier a pu évoquer son expérience à Wuhan, la ville dans laquelle il vit, exemple type de ces métropoles chinoises en rapides transformations.

En conclusion

Au final, l’accueil réservé à Une vie chinoise révèle combien cette œuvre riche tant du point de vue artistique, historique, sociologique que géopolitique, témoigne du dynamisme neuf du manhua (la bande dessinée chinoise), à l’heure d’une internationalisation de plus en plus poussée. Le prochain enjeu consiste alors à mieux faire connaître la jeune production chinoise dont l’intérêt s’est imposé avec force à Blois.

Joël Dubos

Li Kunwu et Philippe Ôtier, Une vie chinoise, Kana, 3 tomes, 2009-2010, 59,85 €
Les illustrations présentées sont reproduites avec l’aimable autorisation des auteurs.

revue associée : Planète Chinois n°9