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Un appétit d’ogre

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L’ogre du Petit Poucet illustré par Gustave Doré. Source : image tirée de Wikipédia sous licence Creative Commons (http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Poucet10.jpg)
Cette illustration de l’ogre du Petit Poucet, réalisée par Gustave Doré pour une édition de 1867, représente le moment où l’ogre, trompé, s’apprête à égorger ses filles pensant tuer le Petit Poucet et ses frères pour en faire son festin… On retrouve la figure de l’ogre dans toutes les traditions et en conséquence, dans le langage à travers des expressions comme « manger tout cru », « dévorer des yeux », « être bien en chair », « être mignon à croquer »…

Le Petit Poucet est un conte appartenant à la tradition orale, retranscrit dans Les Contes de Charles Perrault et illustré par Gustave Doré dans une édition de 1867. Trompé par une ruse du Petit Poucet, l’ogre s’apprête à trancher la gorge de ses sept filles, pensant égorger le Petit Poucet et ses frères pour en faire son festin… Affamé, le visage tendu, les yeux exorbités, les veines gonflées, il se penche sur le lit des enfants qui dorment le couteau acéré. Aveuglé par sa folie de dévoreur, il ne s’aperçoit pas qu’il va tuer ses propres filles. L’ogre est une figure de l’excès : il ne tue pas, il égorge (particulièrement les enfants), il ne mange pas de la viande, mais dévore la chair fraîche sans souci de cannibalisme. Présent dans toutes les traditions, l’ogre représente les instincts les plus primaires de l’homme, dont le premier est bien de se nourrir jusqu’à pratiquer un cannibalisme primitif. Il incarne aussi la transgression de l’interdit, la barbarie, il ne connaît aucune loi. C’est pour-quoi, entre peur et envie, l’ogre est le monstre des désirs les plus enfouis et refoulés, la part d’ombre de chacun. Mais « dévorer » c’est aussi aimer, les métaphores amoureuses comme « être bien en chair, », « être mignon à croquer », « dévorer des yeux »,« manger du regard »… montrent l’ambivalence entre aimer et s’approprier l’autre.

Un appétit d’ogre

La relation que les adolescents entretiennent avec la nourriture est fortement liée aux bouleversements qu’ils vivent dans leur corps. L’étrangeté de leur maturation sexuelle se double d’une crise psychologique qu’ils traversent comme un passage souvent inquiétant, parfois douloureux.

Ainsi les habitudes alimentaires familiales peuvent être remises en question, ce qui ne les empêche pas d’y revenir à d’autres moments, marques rassurantes de leur appartenance à la « tribu ». L’ambivalence caractérise en effet ce moment si particulier entre l’enfance et l’âge adulte avec la tentation de la régression ou au contraire de violents passages en force, quasi initiatiques qui permettent de mettre à l’épreuve les limites du corps. Par exemple, les inventions de bouillies diverses, faciles à avaler sans mâcher, font rire entre copines et peuvent succéder à une soirée où des plats épicés ont enflammé la bouche et où on a bu « à mort ».

Il est trop mignon, je vais le manger. »

Cet excès se traduit dans le paralangage des ados pour caractériser le « juste bien » : « trop bon », « trop frais », « trop craquant ». Le vocabulaire du comestible déborde sur la relation : « Il est trop mignon, je vais le manger. ».

L’ogre et le vampire ne sont pas loin et font frémir dans les salles obscures. Ils sont aussi des figures de soi-même et de l’autre : l’appétit féroce que l’on éprouve à vouloir dévorer le monde, la crainte aussi de l’intrusion, de la trop grande proximité, de se faire « prendre la tête », « pomper ». Ces représentations de la nourriture trouvent naturellement leur ancrage dans l’univers de l’enfance : plaisir de la bouche du bébé repu, plaisir de la langue et des premiers mots, contes et histoires qui donnent du sens au monde par la voix des adultes. Elles s’enrichissent ensuite ou se télescopent avec les images et les sensations nouvelles véhiculées par les multiples supports de communication nomade dont les adolescents sont souvent dépendants. Ainsi une culture pornographique s’est diffusée comme référence du monde adulte. Intrusive, elle fait glousser les garçons alors qu’on mange en groupe et qu’il est fait allusion à la consistance ou à la forme des nourritures, à ce que cela advient dans ce nouveau corps dont on ne maîtrise pas les contours.

Pascale Pynson, psychologue clinicienne, Paris

Dans les programmes

Cycle 3

  • Littérature :
    Rendre compte d’une lecture, exprimer ses réactions ou points de vue, échanger, mettre en relation des textes (auteurs, thèmes, sentiments exprimés, personnages, événements...). Les interprétations diverses sont toujours rapportées aux éléments du texte.
  • Lecture de l’image :
    Analyser une image en tant que langage. Faire percevoir aux élèves que les images sont des représentations porteuses de sens ; leur apprendre à s’interroger sur une image et à l’observer avant d’en parler ; les amener à passer d’une approche intuitive à une interprétation raisonnée en les initiant progressivement à quelques notions d’analyse.

Français 6ème
Contes et récits merveilleux : Contes de Charles Perrault