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Accueil > Les numéros > DocSciences 16 : Les enjeux de la biodiversité

Tous acteurs avec Vigie-Nature !

La biodiversité ordinaire, qui nous entoure, a été longtemps négligée : trop d’espèces et pas assez de chercheurs ou de naturalistes pour l’étudier.
En proposant aux citoyens de collecter des données, les sciences participatives complètent ces lacunes…

Le développement intensif des sociétés humaines urbanisées, qui s’est appuyé sur une exploitation non durable de la nature, a bouleversé l’environnement global, conduisant aujourd’hui à une crise majeure de la biodiversité. Cette crise menace notre bien-être et devient un enjeu à toutes les échelles, depuis le cadre de vie quotidien de chacun jusqu’à des enjeux géopolitiques.

Nous n’avons pas les données pour répondre à cette question essentielle, ce qui est un obstacle pour prendre en compte la biodiversité dans des choix politiques. Comprendre les tenants et aboutissants de l’érosion de la biodiversité nécessite d’étudier la multiplicité des pressions qui s’exercent et la diversité des mécanismes de réponse (plasticité, sélection, réorganisation des communautés).

Dans cette optique, s’est développée une démarche scientifique particulière associée aux approches classiques de la recherche des observations faites par des citoyens volontaires via des protocoles simples et standardisés de collecte des données. Cette participation permet d’assurer le suivi d’espèces (ou de groupes d’espèces) sur le long terme dans de nombreux sites et dans des contextes variés. Cette démarche complète dès lors l’approche scientifique et contribue à l’évaluation des changements qui affectent la biodiversité.
Ce partenariat entre chercheurs et citoyens, qualifié de science participative, connaît aujourd’hui un tel essor que Jonathan Silvertown, un chercheur nord-américain, l’a qualifié en 2009 de phénomène « typiquement du XXIe siècle » !

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Une hirondelle rustique en Europe © F. Jiguet / MNHN

CHERCHEUR-CITOYEN : UN DUO GAGNANT

Le projet Vigie-Nature a été créé au Muséum en 1989 pour venir en aide sur le terrain aux scientifiques afin de leur permettre de mieux connaître la biodiversité ordinaire à l’échelle du territoire national. C’est un dispositif qui contribue à combler les lacunes des chercheurs dans ce domaine en couplant un dispositif de collecte de données à un projet de recherche.

La problématique commune à tous les observatoires de Vigie-Nature est de comprendre la réponse de la biodiversité aux changements globaux. La mise en œuvre d’un tel dispositif n’est pas simple, il ne fonctionne que si l’on se trouve à l’intersection entre ce qui intéresse le chercheur, les observateurs et ce qu’il est possible d’observer, notamment en fonction des compétences du public visé.

UNE COLLECTE DE FOURMIS

Quand un tel projet rencontre son public, il peut générer des volumes considérables d’informations. Des centaines de milliers de données standardisées sont ainsi récoltées chaque année en France, par exemple par les ornithologues volontaires du programme « Suivi temporel des oiseaux communs » (Stoc) ou par le grand public participant à « l’Observatoire des papillons des jardins ».

Entre les mains des chercheurs, ces données permettent de tester des modèles ou de corroborer des résultats expérimentaux. Cette méthode fondée sur le couple chercheur-citoyen est novatrice dans la mesure où elle met en œuvre un dispositif de collecte de données dont on ne saura qu’une fois constitué à quelles questions il peut répondre, contrairement à la démarche scientifique classique. On voit apparaître alors des « surprises », c’est-à-dire des phénomènes imprévus. Par exemple, en Europe, ces observations sont les principales sources d’informations sur les effets en cours du réchauffement climatique sur la répartition des espèces :
plus intense au nord qu’au sud, plus rapide pour les papillons que pour les oiseaux. Or, la plupart de ces réseaux ont été mis en place bien avant que le réchauffement climatique ne devienne une réalité, illustrant l’une des potentialités majeures de tels observatoires : pourvoir des données aujourd’hui pour répondre à des questions de demain.

L’OBSERVATION À TOUS LES NIVEAUX

Vigie-Nature propose seize observatoires qui s’adressent à des publics très différents Sept sont « ouverts à tous les curieux de nature », sans besoin de connaissances préalables sur la faune et la flore. Ils sont un moyen de sensibiliser et d’impliquer chaque participant dans la préservation de la nature. Les taxons étudiés sont variés : les plantes poussant spontanément en ville pour « Sauvages de ma rue », les insectes pollinisateurs pour le « Suivi photographique des insectes pollinisateurs » (Spipoll), les escargots et les papillons pour « l’Observatoire de la biodiversité des jardins », la faune et la flore du littoral pour « BioLit ». Six observatoires s’adressent à des naturalistes plus expérimentés, les protocoles y sont un peu plus complexes et les taxons étudiés plus précis. Par exemple pour « Vigie-Chiro » l’observateur enregistrera les ultrasons émis par les chauves-souris. Dans le « Suivi temporel des oiseaux communs » (Stoc), le naturaliste fera un suivi des communautés d’oiseaux en se basant sur leur chant et sur des captures. Dans « Vigie-Flore », il réalisera un suivi des espèces de plantes sur huit points dans un carré de 1 km².

Enfin, trois observatoires concernent plutôt les professionnels. Le « Protocole papillons pour les gestionnaires d’espaces verts » (Propage), « l’Observatoire agricole de la biodiversité » (OAB) qui propose des protocoles d’observation aux agriculteurs intéressés en vue de mieux connaître la biodiversité ordinaire en milieu agricole, et, enfin, le plus récent des trois, « Vigie-Nature École » qui s’adresse aux écoles pour réaliser des suivis de biodiversité en classe. Les approches et les publics pour ces observatoires sont très variés mais l’objectif est toujours le même : obtenir des données permettant d’effectuer des suivis de biodiversité dans le temps et l’espace.

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Triple partenariat © Sauvages de ma rue
Ce schéma montre les trois règles qui régissent les observations chez « Vigie-Nature ».
Partenariat chercheur-observateur, coordination associative et liaison entre acteurs des sciences participatives et institutions sont indispensables pour une collecte fructueuse des données.

65 MILLIONS D’OBSERVATEURS ?

Vigie-Nature est aujourd’hui, comme toutes les sciences participatives, un véritable phénomène de société. Pour autant, tout n’est pas rose. Si des chercheurs demandent au grand public de faire des observations qu’ils ne peuvent réaliser seuls, la question est quand même de savoir si ces données sont exploitables ? En France, ces initiatives ont suscité des controverses alors que dans d’autres pays comme l’Angleterre, les scientifiques « se battent » pour avoir accès aux données de sciences participatives !

On peut imaginer trois raisons à ces polémiques. La première concerne une incompréhension sur les objectifs : ces suivis s’intéressent à la biodiversité ordinaire, aux espèces communes et ne prétend pas contribuer à l’étude des espèces rares.
La deuxième tient au fait que les données provenant d’un néophyte sont parfois jugées pas assez crédibles. Les détracteurs des sciences participatives comparent des observations faites par le grand public à celles d’un chercheur. À première vue, la comparaison ne résiste pas à l’analyse. Cependant, les choses sont plus complexes. Premièrement, les scientifiques du Muséum qui coordonnent Vigie-Nature attachent la plus grande importance aux protocoles qui vont guider les volontaires et veillent à ce qu’ils soient rigoureux. C’est une condition sine qua non de fiabilité. Ainsi, un observateur suffisamment encadré fournira des données d’autant plus fiables. Le regard neuf, voire naïf, du grand public est essentiel ; c’est même une valeur ajoutée. En effet, grâce à cette naïveté, l’observateur lambda pourra apporter des informations inattendues, non formatées, et par conséquent nouvelles.

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Un jeune participant au Spipoll, le « Suivi photographique des insectes pollinisateurs ». © Agence-Sirius Photo
L’intérêt des jeunes citoyens pour la nature est évident, comme, ici, cet adolescent participant au Suivi photographique des insectes pollinisateurs.
Motivation, intérêt, plaisir sont des moteurs essentiels pour mobiliser des observateurs.

L’IMPORTANCE DE L’OBSERVATEUR NAÏF

Un autre moyen de crédibiliser une observation est d’augmenter le nombre d’observations du même type dans le temps et dans l’espace grâce au plus grand nombre possible de volontaires. Plus une information est répétée, plus elle est fiable : les observations de 10 000 néophytes peuvent être bien plus précises que celles de 100 spécialistes. Par ailleurs, le fait que le néophyte soit intégré à un réseau, et non livré à lui-même, est également un argument supplémentaire de fiabilité.

Enfin, la controverse concerne fréquemment le niveau de précision que peut atteindre un non-spécialiste, notamment l’espèce. Les opposants aux sciences participatives pensent souvent qu’une donnée de biodiversité ne sera « scientifique » que si elle est identifiée « à l’espèce ». Peut-être est-il bon de rappeler qu’une donnée n’est pas scientifique en soi, c’est l’usage qu’on en fait, les conclusions qu’on en tire qui peuvent l’être ou pas. Par exemple, « trois papillons blancs dans mon jardin » est une information à première vue très superficielle, alors qu’on aurait sans doute préféré « trois individus de piéride du chou (Pieris brassicae) dans mon jardin ». Cependant, « trois papillons blancs dans mon jardin » comporte plusieurs informations (nombre d’individus, couleur, lieu) parfaitement objectives et donc utiles. Ces observations portent une information que l’on peut interpréter scientifiquement, et c’est cette interprétation qui sera plus ou moins intéressante.

LE POTENTIEL DE LA SCIENCE PARTICIPATIVE

Vigie-Nature a un potentiel multiple :
collecter le plus grand nombre de données possible, sensibiliser dans le même temps le
citoyen aux enjeux liés à la biodiversité, accroître les connaissances, améliorer la perception de la science par la société…

Le potentiel commence à intéresser aussi deux acteurs institutionnels qui peuvent donner une nouvelle ampleur à ces dispositifs : d’une part sur l’initiative du ministère de l’Agriculture et en partenariat avec l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture, des agriculteurs se mobilisent dans le suivi de biodiversité au sein de leurs exploitations. Les premiers retours sont très encourageants. Les 400 agriculteurs qui ont participé en 2012 se sont révélés aussi intéressés que les autres publics et semblent en plus trouver un certain intérêt à montrer qu’il y a effectivement de la biodiversité dans leurs exploitations.

Plus ambitieux mais moins inattendu, à la 33 demande de l’Éducation nationale, des enseignants de collège et de lycée ont adapté certains protocoles de Vigie-Nature au monde scolaire en respectant deux principes : mettre en œuvre les instructions officielles du Ministère et que les parcours proposés permettent une participation réelle des élèves au projet Vigie-Nature. De manière très significative, c’est la démarche scientifique plus que l’éducation à la biodiversité qui séduit ici le Ministère. Les premiers pas sont extrêmement encourageants.

UN AVENIR PROMETTEUR

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Observer la nature © A. Chauvet/CRDP Versailles

Relativement récent, le projet Vigie-Nature n’est pas encore arrivé à maturité et demeure imparfait. Il reste beaucoup à faire, notamment proposer des observatoires répondant à de nouvelles problématiques et rendre le projet encore plus participatif, local, expérimental et pertinent par rapport aux enjeux liés à la biodiversité. Les bases de données collectées ont un potentiel qui intéresse de plus en plus de scientifiques et constituent des mines d’informations à peine exploitées. La science participative doit donc continuer à faire ses preuves mais il y a fort à parier qu’elle a de beaux jours devant elle et que nous ne faisons aujourd’hui qu’entrevoir ces potentialités.

Article aimablement relu par Sébastien Turpin et Magali Evanno.

Galerie

© R. Nattier

En savoir plus

Livres :

  • Jiguet F., 100 Oiseaux des parcs et jardins, Delachaux - Niestlé - MNHN - LPO, 2012.
  • Machon N. (ss dir.), Sauvages de ma rue. Guide des plantes sauvages des villes de France, Elsevier, Le Passage - MNHN, 2012.

Sites internet :