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Portrait

Philippe Bouchet, le « savanturier »

Sur les pas des géants, des Darwin, Bougainville, Humboldt, entre curiosité, découvertes et réflexions.
Le métier de Philippe Bouchet ?
Explorateur naturaliste, bien sûr, avec en sus l’expertise avérée du management. XXIe siècle oblige.

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Portrait © Anthony Berbérian / Expédition MNHN/PNI/IRD La Planète Revisitée.

Un homme robuste, terrien, le sourire franc, la poignée de mains compacte : le professeur Bouchet annonce la couleur.
Dans son bureau sombre, feutré, parqueté, indiscipliné et comme hors du monde, il déborde d’énergie et semble repousser les murs. Malacologue et responsable d’expéditions naturalistes de grande envergure, ce spécialiste des mollusques marins peut égrener une liste féconde, aussi magique qu’emblématique, de lieux qu’il a parcourus dans sa quête de biodiversité : Wallis et Futuna, Vanuatu, Fidji, Tonga, Salomon, Espiritu Santo, Mozambique, Madagascar, Papouasie-Nouvelle-Guinée… Entre science et organisation, il conjugue recherche et gestion.

Parce qu’il ne part jamais seul, mais toujours entouré de plusieurs dizaines de chercheurs français et étrangers, tous spécialistes dans leur domaine, de techniciens,
d’étudiants, de stagiaires, etc., il sait combiner rêve et réalité, concept et quotidien.
Son objectif ? Inventorier la faune et la flore marines et terrestres, et découvrir des espèces nouvelles.

Ses moyens ? Jouer sur la respectabilité qu’offre l’institution Muséum, l’invincibilité scientifique que lui procure son double passeport de systématicien-taxonomiste, partager sa bonne volonté et une endurance à toute épreuve pour gagner la confiance et le porte-monnaie des entreprises et des fondations mécènes qui financent en grande partie ses expéditions sur le terrain.

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Microgastéropode cystiscidé, Papouasie Nouvelle-Guinée Photo mollusque © Laurent Charles / Expédition MNHN/PNI/IRD La Planète Revisitée.

LE HASARD, LA CHANCE ET LA VOCATION

Mais comment devenir l’un des grands explorateurs du vivant aujourd’hui ? Le hasard, la chance, une vocation pour la collecte et une appétence pour le management
décident de son destin. Tout commence en Bretagne, auprès de grands-parents qui
l’emmenaient avec eux à la découverte de la nature et à la pêche. Très tôt, sur les grèves du golfe du Morbihan, l’enfant rêve en secret de dénicher un jour une espèce inconnue – l’avenir lui en réservera plusieurs dizaines de milliers ! Vers l’âge de 13 ans, il apprend le nom de la discipline qui le dévore, la malacologie.

L’histoire est en route et le destin ne lui fera pas faux bond. Adolescent, il joue les aventuriers en Angleterre lors de ses séjours linguistiques : « Je prenais contact avec les clubs naturalistes locaux, et j’allais herboriser avec de vieilles Anglaises. J’aimais
collecter le vivant et mettre des noms sur les animaux ou sur les plantes, oui, c’était mon truc. » Après des étés passés à Roscoff à échantillonner, il découvre la petite station marine de Calvi : « Dirigée par l’université de Liège, elle proposait aux Belges un véritable dépaysement. Ils travaillaient dans l’émerveillement et loin des usines à faire de la science, j’y ai trouvé la passion, le goût de découvrir, et puis la chance de mettre la main sur une ou deux espèces inconnues.

À Calvi, j’ai vécu un rêve réaliste. » Alors, il monte sa première expédition en 1982, sur l’île de Djerba. L’aventurier, entré entretemps au Muséum, monte des expéditions maritimes et se consacre jusqu’en 1990 aux mers d’Europe. Et puis, il part enfin à la rencontre de la Nouvelle-Calédonie, à laquelle il rêve depuis l’adolescence. Si monter des expéditions et appartenir au cercle très prisé des aventuriers scientifiques est aujourd’hui valorisé, « dans les années 1980, ce n’était pas du tout à la mode. On ne nous déroulait pas le tapis rouge, mais j’ai eu la chance de bénéficier d’un accès temps-bateau prodigieux : j’ai vécu un âge d’or où j’ai pu faire tous les ans ce que mes collègues rêvent de faire une fois dans leur vie ». Philippe Bouchet se lance à corps perdu dans le Pacifique Sud ; il monte des expéditions embarquées, et orchestre depuis 2006 la belle épopée de « La Planète revisitée ». Son programme : organiser l’avant, le pendant et l’après odyssée en tenant compte des avancées technologiques, séquençage, positionnement GPS, imagerie numérique. « Je n’ai pas à être le meilleur spécialiste de tel ou tel groupe d’animaux ; non, mon savoir-faire, c’est avant tout d’harmoniser et de planifier une mission.

Je dois prévoir l’infrastructure pour que les équipes travaillent correctement sur place le jour J. Je dois aussi fédérer le noyau dur des scientifiques expérimentés dont j’ai absolument besoin, les uns au labo, les autres à la plongée, etc. Je pense aussi à la prochaine génération, et aux chercheurs dont je n’ai jamais entendu parler faute de publication. Or, sur le terrain je veux avant tout des personnes qui savent chercher et trouver. Pour les noms latins, je vois après, au retour de l’expédition. » Après ? Les milliers de collections nouvelles collectées lui donnent l’occasion de « réseauter avec la communauté internationale, d’animer l’étude du matériel, et de coordonner la publication ultérieure des résultats ». Le professeur Bouchet peut fredonner « Je suis un aventurier/Et j’ai beaucoup bourlingué », sauf que la chanson est loin d’être achevée : avec quelque deux tiers des espèces encore à découvrir à la surface du globe, et sachant que le quart ou la moitié sera éteint dans les décennies à venir, le refrain risque fort de s’accélérer.

Par Jeanne Morcellet