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Accueil > Les numéros > DocSciences 6 : L’espace pour gérer la Terre

Petit poisson deviendra grand ?

Les techniques spatiales sont utilisées dans la gestion des activités halieutiques et maritimes, afin de lutter contre l’appauvrissement des ressources naturelles.

La navigation en mer et la pêche utilisent pleinement les applications spatiales. L’équipage d’un thonier industriel ou d’un trimaran de course suit de près la météorologie, dont les prévisions s’appuient sur les satellites Météosat ou Métop. Il bénéficie aussi du téléphone et des télécommunications numériques offertes par Inmarsat. Le système GPS, et bientôt Galiléo, l’aide à naviguer et à choisir la route la plus adaptée. En cas d’accident, tout équipage sait que sa balise Argos ou le système Cospas- Sarsat (Voir en bas de page) veille sur lui et, si nécessaire, transmettra sa position aux services de secours. Pour choisir au mieux sa route, il peut même utiliser les prévisions de Mercator-Océan produites à partir des données d’altimétrie (cf. p. 19) transmises par les satellites Jason. Les sous-marins utilisent des informations similaires pour connaître la position des tourbillons, des fronts thermiques et de la thermocline (Voir en bas de page). Ils optimisent ainsi les performances de détection de leurs sonars ou exploitent l’environnement marin pour se dissimuler. De même, les pêcheurs s’aident de cartes de courants, de température de surface de la mer et de couleurs de l’eau pour localiser les fronts thermiques et les limites des zones riches en phytoplancton, afin de définir leur stratégie de pêche.

LOCALISER LES NAVIRES

La plupart des navires de pêche industrielle sont équipés de balises de suivi par satellite transmettant à intervalles réguliers leur position aux administrations chargées du contrôle et de la surveillance des pêcheries. Ces balises utilisent deux technologies spatiales : la localisation par satellite et les télécommunications pour transmettre leurs positions au centre de surveillance. Ce système de contrôle, appelé « VMS » (Voir en bas de page) (Vessel Monitoring System), permet à tout moment de vérifier l’activité d’un navire et en particulier le respect des périodes et des zones où la pêche est autorisée. Les balises de localisation Argos, proposées par la Collecte localisation satellite, sont utilisées dans plus de 50 pays comme le Pérou ou le Chili pour lesquels la pêche est une ressource économique majeure.

TROUVER LES TRICHEURS

Avec ces balises de localisation, les équipages des navires de pêche déclarent volontairement leur position. Ce système seul ne permet pas de détecter les navires qui n’en sont pas équipés ou ceux qui les mettent volontairement hors tension. Pour lutter contre les tricheurs qui transgressent les réglementations nationales et menacent parfois gravement certaines espèces de poissons, des pays ont mis en place des systèmes de détection de navires par satellite, communément appelés « VDS » (Vessel Detection System). Ils utilisent en général des satellites Sar (Voir en bas de page) dont les radars fournissent des images de jour comme de nuit et même en présence d’une épaisse couverture nuageuse. Les satellites optiques à haute résolution sont adaptés à la détection de petites embarcations.

LE LOUP DU CHILI

Pionnière dans le domaine, la France a mis en place un tel système dans la région des îles Kerguelen pour lutter contre les braconniers qui pêchent illégalement la légine australe, également appelée « loup du Chili ». Cette espèce possède une grande valeur commerciale. Vivant dans les eaux profondes, la lenteur de son développement – elle met environ dix ans pour atteindre l’âge adulte – la rend particulièrement vulnérable à la surpêche. Devenue très rare au large du Chili et de l’Argentine, elle attire les convoitises des pêcheurs vers les zones plus australes. Dans la Zone économique exclusive (ZEE) des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF), seuls les navires battant pavillon français, le plus souvent à partir de l’île de la Réunion, sont autorisés à la pêcher en suivant des quotas très stricts. Compte tenu de la superficie de la ZEE, les patrouilles maritimes ne suffisent pas à assurer un contrôle efficace et leur coût est très élevé. En 2004, les autorités françaises ont décidé de mettre en service un système de surveillance par satellite, utilisant le satellite européen Envisat et le satellite canadien Radarsat. La réalisation de ce système a été confiée à la société CLS et Spot Image a assuré l’accès aux données du satellite Envisat. La corrélation des échos radar détectés par ces satellites avec les positions transmises par les balises Argos des navires autorisés à pêcher permet de situer les navires fraudeurs. Des opérations d’arraisonnement de chalutiers pris en flagrant délit par la marine française ont été largement médiatisées et jouent un rôle dissuasif. Un système similaire installé en Guyane utilise les images du satellite Spot 5 exploité par Spot Image pour surveiller les pêches illégales, effectuées à partir de navires de petite taille, souvent en bois.

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Plancton au large de l’Irlande (© Esa/Envisat)
Cette floraison de plancton végétal (ici en bleu clair) est située au large des côtes de l’Irlande. Ces petits végétaux et algues microscopiques en suspension dans l’eau, sont visibles par le satellite Envisat.

AIDER LA PÊCHE ET GÉRER LES RESSOURCES

Les poissons recherchent un environnement favorable pour se reproduire et se nourrir. La connaissance de leur environnement optimal améliore la localisation des ressources halieutiques. Grâce à l’aide à la pêche, on a pu identifier, selon les préférences de chaque espèce, les zones favorables en utilisant les techniques d’observation de la Terre. Ces techniques se sont développées depuis la fin des années 1970 avec l’apparition des satellites de météorologie de type Noaa et la mesure de température de surface de la mer. Elles ont connu un regain d’intérêt avec le développement des capteurs de couleurs de l’eau qui fournissent une information précieuse sur les zones riches en phytoplancton ou sur la turbidité des eaux. En croisant différentes données (température de surface, couleur de l’eau, altimétrie et courant…) et des modèles de prévision (profondeur de la thermocline par exemple), il est possible de construire des recommandations sur les zones de pêche les plus intéressantes. Plusieurs services fournissent opérationnellement ce type d’informations aux flottes de pêche d’espèces pélagiques (comme le thon tropical) ou aux amateurs de pêche sportive. Par ailleurs, de nouveaux services proposent aux pêcheurs des cartes de risques de capture annexe d’espèces strictement contrôlées ou protégées. Enfin, la connaissance des zones propices à la présence de poissons permet de cibler les zones à forte valeur écologique et économique qu’il convient de protéger en priorité. Les informations d’environnement, complétées par des modèles de prévision océanographique, optimisent ainsi la programmation des satellites d’observation en réduisant les étendues à surveiller.

AQUACULTURE : PROTÉGER L’ENVIRONNEMENT CÔTIER

L’aquaculture occupe une part de plus en plus importante dans la production mondiale de poissons de rivière, d’eau douce et d’élevage en zone côtière dont les écosystèmes sont particulièrement fragiles. L’observation de la Terre peut apporter une contribution aux programmes de gestion intégrée de l’environnement côtier. En Thaïlande, par exemple, la production de crevettes est une activité économique en développement important. Dans le cadre d’un programme ayant pour objectif de concilier ce développement avec la protection de l’environnement et la préservation de la biodiversité, le ministère de l’Agriculture et des Pêches a mis en place un projet pilote d’utilisation des satellites d’observation de la Terre pour identifier les sites de production inactifs ou abandonnés. La réhabilitation de ces sites, en limitant l’ouverture de nouvelles implantations, réduit l’impact sur la mangrove. Un usage opérationnel est envisagé avec le satellite Théos, fabriqué par Astrium Satellites pour le compte de l’État thaïlandais. Ce satellite a été lancé en octobre 2008.

MIEUX COMPRENDRE L’OCÉAN

Les progrès les plus spectaculaires ont été obtenus dans le domaine de la modélisation physique de l’océan et de la compréhension de la circulation océanique. Le développement de l’altimétrie et de l’océanographie spatiale ont, en grande partie, permis ces avancées. L’altimétrie spatiale a entraîné une meilleure compréhension du phénomène El Niño qui joue un rôle fondamental dans le déplacement 39 des populations de poissons et, par conséquent, influence considérablement les activités de pêche. Les orientations actuelles de la recherche portent sur la combinaison des modèles (comment relier efficacement les différentes dimensions de l’océan – physique, chimie, biologie) et reposent sur des approches interdisciplinaires.

TAGS ET BALISES

L’observation de la Terre et les modèles de prévision associés apportent des informations irremplaçables sur l’état et l’évolution de l’océan, en surface et en profondeur. Les balises fournissent également une aide précieuse. Leur miniaturisation a permis d’équiper poissons ou prédateurs afin de mieux comprendre la manière dont les populations se déplacent, se regroupent et se reproduisent. En utilisant les tags à thons, des balises Argos conçues pour les gros poissons, les scientifiques ont démontré, par exemple, que certains thons rouges résidant le long des côtes américaines traversent plusieurs fois l’Atlantique au cours de leur existence afin de pondre en Méditerranée. Même si ces observations n’ont pas montré à ce jour que des thons pondaient dans les deux principaux sites connus, elles pourraient indiquer des relations étroites entre les stocks américain et européen, au niveau des aires d’alimentation de l’Atlantique nord. Comprendre davantage les interactions entre ces deux populations est important lorsqu’il s’agit de définir ou d’actualiser les mesures de conservation de cette espèce-ci de thon. Pour de nombreux scientifiques, la conservation du thon rouge doit être entreprise en étroite collaboration des deux côtés de l’Atlantique. Ces quelques exemples donnent un aperçu des utilisations du spatial au service des activités maritimes et de l’environnement. L’espace est dans ce cas un outil irremplaçable pour comprendre, surveiller ou contrôler. Un des enjeux de la politique spatiale européenne est d’assurer la pérénnité de ces outils opérationnels.


Argos : Argos est un système mondial de localisation et de collecte de données pour l’étude et la protection de l’environnement, créé en 1978 par le Cnes, la Nasa et la Noaa (National Oceanic and Atmospheric Administration).
Cospas-Sarsat : Cospas-Sarsat est un système de satellites et d’installations au sol qui aide aux activités de recherche et sauvetage partout dans le monde en fournissant des alertes de détresse et des données de localisation. Retour au texte

Thermocline : Zone de transition thermique rapide entre les eaux superficielles et les eaux profondes. Retour au texte

VMS (Vessel Monitoring System) : En français : SSN, Système de surveillance des navires. Les VMS sont des systèmes permettant la surveillance des activités de pêche. Retour au texte

VDS (Vessel Detection System) : En français : système de détection des navires. Les VDS sont des systèmes permettant la détection des activités de pêche illégale.
SAR (Synthetic Aperture Radar) : Radar à ouverture synthétique. Technique d’imagerie radar utilisée en particulier pour la détection et l’identification des navires ou la localisation des nappes d’hydrocarbure. Retour au texte