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Accueil > Les numéros > DocSciences 16 : Les enjeux de la biodiversité

La planète Biodiversité

Afin de préserver à la fois les espèces menacées et les structures et fonctions de la biodiversité ordinaire, différents types de mesures sont nécessaires : conservation ex et in situ, ingénierie écologique, mesures de type social, économique et politique.

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La biosphère vue de l’espace (image recomposée par ordinateur) © R. Stockli, A. Nelson, F. Hasler, NASA/GSFC/NOAA/ USGS
Sous la pression de l’homme, la biodiversité est souvent menacée de déclin. Sans compter les modifications du climat et des cycles touchant l’azote, le phosphore ou l’eau. Voilà pourquoi, un concept de « limites de la biosphère » a été défini et qu’il importe de ne pas franchir.

À la lumière des multiples interactions entre biodiversité et sociétés, la préservation de la biodiversité s’organise autour de deux thèmes, la préservation de la diversité biologique et le maintien des structures et fonctions de la biodiversité ordinaire, et de quatre possibilités d’intervention :

  • dans les relations entre sociétés et biodiversité ;
  • sur la manière dont la biodiversité est intégrée au sein des services écosystémiques (Voir en bas de page) ;
  • dans les préférences, priorités des sociétés pour différents services écosystémiques ;
  • dans la construction, légitimité, des institutions dédiées à la préservation de la biodiversité, de la Convention pour la diversité biologique (CDB) à la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), créées toutes deux par les Nations unies, en 1992 et 2012 respectivement.

PRÉSERVER LA DIVERSITÉ BIOLOGIQUE

Cette politique demande à identifier les entités les plus menacées et les menaces correspondantes : transformations d’habitat, surexploitation, changement climatique, invasions biologiques, pollutions.

Différentes mesures sont alors envisagées. La limitation de l’extension des activités humaines – agriculture, foresterie, infrastructures humaines – et la restauration des habitats les plus dégradés sont la première préoccupation. Face à la surexploitation, sont instaurés des quotas d’exploitation, voire l’interdiction de cette activité, du commerce d’espèces. Face aux invasions biologiques, des mesures de contrôle des flux biologiques sont mises en place.

CONSERVATION IN SITU

Pour les espèces les plus menacées, une politique majeure a été la création d’espaces protégés, permettant la conservation in situ, c’est-à-dire hors captivité. Ces espaces occupent de l’ordre de 10 % des terres émergées.

En Europe, le réseau Natura 2000, ciblé sur les espèces menacées de cette zone, couvre environ 15 % de la surface de chaque État. Afin de concilier protection, exigences sociales et économiques des populations locales, des voies de développement originales, agriculture extensive, sylviculture, tourisme, sont proposées dans ces espaces, qui peuvent ainsi devenir des laboratoires sociaux.

Des corridors entre ces espaces, des « trames vertes » (terre) et « trames bleues » (eau), sont mis en place, afin de faciliter le déplacement des espèces menacées. Ils sont nécessaires dans au moins deux cas de figure : lorsque le changement climatique déplace la « niche climatique » de ces espèces vers des latitudes plus élevées et lorsque les populations locales sont trop petites pour survivre isolées ; ce dernier problème concerne au premier chef les grands prédateurs qui ont de grandes exigences spatiales. Par exemple, la population de grizzlis du massif du Yellowstone, aux États-Unis, réduite à une centaine d’individus, ne pourra survivre localement que si des individus de l’espèce peuvent se déplacer entre cet espace protégé et d’autres écosystèmes où se trouve l’espèce.

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Lynx ibérique : 150 individus recensés.© Iberian Lynx Ex-situ Conservation Programme www.lynxexsitu.es
Moins de 150 lynx ibériques sont recensés aujourd’hui en Espagne et au Portugal.
C’est une espèce inscrite sur la liste rouge de l’UICN car elle est menacée à cause du braconnage, de la perte de son habitat traditionnel et la raréfaction des proies, comme le lapin...

CONSERVATION EX SITU

La conservation ex situ, qui correspond aux jardins, zoos ou encore banques d’embryons ou de graines, maximise la probabilité de survie d’une espèce menacée, tout en minimisant les conflits socioéconomiques. C’est une stratégie largement appliquée chez les plantes et les animaux domestiqués.
Un inconvénient majeur est de ne pas favoriser les adaptations au changement global,
correspondant aux conditions de vie in situ.

En deçà de la taille minimale viable – qui serait de l’ordre d’un millier d’individus –, une espèce peut être entraînée dans un vortex d’extinction – effets génétiques et démographiques conduisant spontanément une espèce vers l’extinction, en l’absence de menace.

Le renforcement est alors nécessaire, et peut se faire à l’aide de croisements avec des individus issus de taxons génétiquement compatibles, comme dans le cas de la panthère de Floride. La réintroduction d’espèces est aussi pratiquée, avec un objectif de restauration d’habitats.

L’ESSENTIELLE « BIODIVERSITÉ ORDINAIRE »

La biodiversité ordinaire comprend les espèces non menacées, leurs interactions écologiques, sous forme de communautés et d’écosystèmes et les fonctionnalités des écosystèmes liées à ces entités. Elle subit de profondes modifications en réponse au changement global. Les grands carnivores se raréfient, mais aussi les chauves-souris, les oiseaux (particulièrement dans les espaces agricoles), les amphibiens, les pollinisateurs ou encore les grands arbres.

À l’inverse, la prolifération des grands herbivores, constatée dans l’ensemble des pays de l’OCDE (Europe, États-Unis, Japon, Australie, etc.) a des effets majeurs sur la végétation.

Les patrons (Voir en bas de page) sont comparables en milieu marin, avec le déclin (Voir en bas de page) préférentiel des espèces au sommet des chaînes alimentaires et des récifs coralliaires – habitat essentiel pour de nombreuses espèces marines – et la prolifération de certains niveaux trophiques inférieurs (méduses...). Dans tous les milieux, les espèces spécialistes d’un habitat (rencontrées dans un seul type d’habitat, agricole, forestier, urbain…) sont remplacées par des espèces généralistes, entraînant une homogénéisation biotique locale. Certaines de ces transformations sont manifestement des dégradations : diminutions d’abondance, de diversité biologique de certains groupes (oiseaux, pollinisateurs…).

D’autres transformations peuvent être considérées comme des adaptations au changement global. Certaines de ces adaptations néanmoins perturbent le fonctionnement des écosystèmes. Ainsi l’hétérogénéité du déplacement des aires de distribution vers les latitudes plus élevées en réponse au réchauffement climatique altère le fonctionnement des chaînes alimentaires.

LES « SERVICES » RENDUS PAR LA DIVERSITÉ

Les services écosystémiques essentiels, dits « de support et de régulation », indispensables à la vie humaine, dépendent de cette biodiversité ordinaire : qualité de l’eau et de l’air, fertilité des sols, pollinisation, contrôle biologique (des proliférations animales ou végétales), prévention des épidémies, régulation du climat local et global… Ces services sont menacés par les altérations de la biodiversité, déclin d’abondance, de diversité biologique, changement des propriétés moyennes… Par conséquent, la préservation de la biodiversité ordinaire et des services écosystémiques vont de pair. Les combiner devrait être un objectif majeur des politiques environnementales à venir.

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La pie-grièche, un oiseau commun © Philippe Gourdain SPN-MNHN
Sombre avenir pour les oiseaux communs : dans les espaces agraires, 75 % des espèces verraient leur aire de distribution diminuer d’ici 50 ans. Les autres pourraient mieux s’en sortir. Mais l’effet des autres composantes du changement global reste à déterminer.

RESTAURER ET ADAPTER

L’ingénierie écologique, appliquant les principes de l’écologie pour améliorer les
fonctionnalités des écosystèmes, tente de répondre à la demande humaine, tout en
préservant les propriétés essentielles de la biodiversité ordinaire : abondance et diversité spécifique des groupes fonctionnels, garantes du maintien des fonctionnalités des écosystèmes, de leur résilience face au changement global. L’agriculture est très concernée par une telle ingénierie, avec l’agroécologie : restauration d’habitats favorables aux pollinisateurs, minimisation des intrants (toxiques, comme les pesticides, ou coûteux en énergie, comme les fertilisants). En remplaçant les pesticides par des réseaux trophiques plus divers et résistants, le contrôle biologique bénéficie non seulement à l’agriculture et aux agrosystèmes, mais aussi à la santé humaine, développant l’écologie de la santé.

L’ingénierie écologique prône en effet le maintien et la restauration des niveaux trophiques supérieurs (carnivores, comprenant notamment mammifères, oiseaux, et insectes tels que les parasitoïdes) afin de contrôler les ravageurs, notamment en agriculture, les espèces porteuses de pathogènes, restaurer la végétation. Un enjeu est aussi la reforestation ou le maintien de forêts afin de stocker du carbone.
Cette approche s’applique aussi à l’urbanisation, aux transports, à la production d’énergie, mais aussi à l’industrie : phytoremédiation (Voir en bas de page) des sols pollués, climatisation à l’aide de toitures végétales, biopurification des eaux par des écosystèmes, plutôt que par des usines.

Le terme d’« agriculture écologiquement intensive » a été utilisé pour désigner cette
refondation des systèmes alimentaires par l’ingénierie écologique, reposant sur une
utilisation plus soutenue des services écosystémiques rendus par la biodiversité.

Espèces sur listes rouges

Les listes rouges de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) répertorient les espèces menacées, dont l’extinction pourrait être proche, selon plusieurs statuts de conservation, de « vulnérable » à « en danger critique » en fonction de quatre critères majeurs : l’effectif, l’aire de distribution, la tendance démographique et la probabilité d’extinction. Ces listes concernent surtout les vertébrés parmi lesquels 20 % des espèces de mammifères sont menacées, notamment dans les pays du Sud et les régions insulaires. À partir de ces listes, on peut identifier les groupes les plus menacés, cartographier des « points chauds » de biodiversité où des espaces protégés devraient être établis en priorité. L’UICN travaille maintenant sur des listes rouges d’écosystèmes menacés calquées sur les listes rouges d’espèces.

REPLACER LA NATURE AU COEUR DES SOCIÉTÉS…

Face aux changements globaux, au-delà de la conservation ex et in situ, de l’ingénierie écologique, les relations générales entre les sociétés et la biodiversité demandent à être reconsidérées. Les politiques environnementales demandent une compréhension approfondie du rôle présent et à venir de la biodiversité et des écosystèmes dans l’organisation des sociétés (sociale, politique et économique), de l’importance des biens matériels, des satisfactions d’ordre esthétique et éthique, de la valeur intrinsèque de la biodiversité.

Le statut social, culturel, de la biodiversité fait partie des enjeux majeurs, sociaux,
politiques. Les valeurs accordées à la biodiversité, les représentations des relations
sociétés-nature, la notion de biosphère de capacité limitée, ont un rôle important dans
l’évolution des sociétés, des technologies.
Ces notions, ces concepts, déterminent les conditions d’émergence et d’adoption des
techniques et technologies susceptibles de modifier la dynamique des relations société-biodiversité.

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Troupeau d’éléphants, au Zimbabwe. Une incitation à la préservation des espèces C. Guerbois/CNRS
Agriculteurs et faune sauvage ne font pas bon ménage. Pour permettre une coexistence entre les deux, les populations locales devraient être intéressées à la préservation de la faune sauvage. Une sorte de « paiement pour services écosystémiques » serait nécessaire, par exemple au Zimbabwe, pour les éléphants.

… ET LES SOCIÉTÉS AU CŒUR DE LA NATURE

La définition de la place de l’État, des marchés et de la société civile dans la construction des politiques, l’importance accordée à la justice environnementale, les
modalités du débat, de la décision, de la prise en compte de la diversité des valeurs et
représentations, sont des enjeux politiques majeurs. Les ambitions, logiques, des institutions dédiées à la préservation de la biodiversité dépendent des réponses apportées à ces questions, et réciproquement.

Quelles que soient ces réponses, dans le domaine économique, on peut distinguer
trois problématiques emboîtées : déterminer les limites écologiques des activités humaines, parvenir à un partage équitable de ressources naturelles limitées, et enfin, dans ces cadres, optimiser l’utilisation des moyens de production, singulièrement les fonctionnalités des écosystèmes. En ce qui concerne cette optimisation, divers types d’incitations économiques existent pour que la biodiversité, les services écosystémiques, soient mieux pris en compte dans les activités économiques, de production et de consommation : taxes ou licences, subventions conditionnées à des objectifs sociaux et environnementaux, lois, etc. dont il importe d’évaluer l’efficacité et leurs effets pervers.

Les mesures les plus pertinentes dépendent de la logique des acteurs, du contexte
institutionnel, de leur adaptation à ces mesures, susceptibles de les amplifier ou de
les amortir.
En conclusion, la préservation de la biodiversité doit s’inscrire au coeur des projets de
société, des politiques publiques, relatives à l’agriculture, les forêts, la pêche, mais aussi l’énergie, l’eau ou le climat.


Services écosystémiques : Bénéfices que les êtres humains tirent du fonctionnement des écosystèmes.Retour au texte

Patron écologique : Structure écologique récurrente (distribution de la diversité des
espèces, des écosystèmes…) qui dépend de mécanismes écologiques et évolutifs.Retour au texte

Déclin de la biodiversité : Baisse de l’abondance ou de la diversité biologique.Retour au texte

Phytoremédiation : Dépollution des sols, épuration des eaux, utilisant des plantes
vasculaires, des algues, des champignons.Retour au texte

En savoir plus

• Couvet D. et Teyssèdre A., Écologie et
biodiversité, Belin, 2010.
• Ostrom E., La Gouvernance des biens
communs. Pour une nouvelle approche des
ressources naturelles, De Boeck, 2010.
• Primack R., Lecomte J. et Sarrazin F.,
Biologie de la conservation, Dunod, 2012
• Comité français de l’Union internationale
pour la conservation de la nature (UICN) :
www.uicn.fr
• Convention sur la diversité biologique :
www.cbd.int
• Plateforme intergouvernementale sur la
biodiversité et services écosystémiques (Ipbes) :
www.ipbes.net