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Accueil > Les numéros > DocSciences 16 : Les enjeux de la biodiversité

La Biodiversité entre science, éthique et politique

Dans quelle nature voulons-nous habiter ? Est-il grave que la diversité diminue à un rythme jusqu’alors inconnu ? La biodiversité est au cœur de questionnements scientifiques, d’interrogations éthiques et de choix politiques difficiles.

Au XVIIIe siècle, Buffon évoquait la multitude des productions de la nature, Linné fondait la nomenclature et l’inventaire modernes des espèces, supposées fixes. Un siècle plus tard, Darwin ouvrait un champ nouveau : la sélection naturelle, en triant parmi les variations individuelles, pouvait donner naissance à de nouvelles espèces. Au XXe siècle, on entreprit de comprendre – et ce n’est pas fini – les processus de diversification des espèces et les mécanismes génétiques sous-jacents.

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Un flambé (papillon) butinant une vipérine dans les Cévennes. © P. Blandin/MNHN
Un papillon butine une plante mellifère, dans une vallée d’où les paysans sont partis depuis longtemps. Les terrasses cultivées et les prés sont à l’abandon, des friches les remplacent. Le paysage change. Quelles espèces seront présentes dans le futur ?

UNE DÉMARCHE SCIENTIFIQUE NOUVELLE

Aux approches évolutionniste et génétique s’est ajoutée une problématique écologique : comment décrire le degré de diversité des « communautés biotiques » (Voir en bas de page), et comment interpréter cette diversité plus ou moins élevée. Il s’agissait notamment de comprendre en quoi la stabilité d’un écosystème pouvait dépendre de la diversité de ses espèces. À partir des années 1940, les écologistes ont cherché à exprimer cette diversité à l’aide d’indices mathématiques. Le plus simple était le nombre d’espèces, mais il mettait sur le même plan espèces abondantes et espèces à faible effectif.

Des indices furent donc élaborés pour tenir compte à la fois du nombre des espèces et de leurs abondances relatives. Le plus connu, dit de « Shannon et Weaver », a été proposé par Robert MacArthur en 1955. Cependant, les indices mathématiques posaient de difficiles problèmes théoriques. Au cours des années 1970, des écologues affirmèrent que la « diversité » était un « non-concept » et qu’il n’y avait aucun lien entre la stabilité d’une communauté biotique et son degré de diversité en espèces. De ce fait, au début des années 1980, la problématique de la diversité perdait momentanément de son intérêt en écologie.
Pas pour longtemps...

LA PROTECTION DE LA DIVERSITÉ DU VIVANT : UNE PRÉOCCUPATION TARDIVE

Le premier congrès international pour la protection de la nature fut organisé à Paris,
au Muséum national d’Histoire naturelle, en 1923. À cette époque, si l’on se préoccupait des espèces en danger, chacune était considérée pour elle-même et non en tant que contributrice à la diversité du monde vivant. De même, on s’inquiétait de la dégradation de sites naturels remarqués pour leur beauté, sans lier celle-ci à la diversité des paysages. En 1948, lors de la création de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) à Fontainebleau (Seine-et-Marne), la diversité n’était toujours pas une préoccupation : le terme est absent du texte fondateur de l’Union.

Le souci de conserver la diversité du monde vivant est apparu officiellement en 1980, dans un document publié par l’UICN : Stratégie mondiale de la conservation. Un chapitre est consacré à la diversité, prise dans un sens large.
Il y est question de prévenir l’extinction des espèces, de conserver les variétés domestiques, les espèces sauvages apparentées et leurs habitats naturels, en préservant la gamme des variations naturelles des écosystèmes.

À la même époque prend corps la biologie de la conservation. Dans l’ouvrage Conservation and evolution (1981), Otto H. Frankel et Michael E. Soulé soulignent l’importance de la conservation de la diversité génétique comme potentiel d’évolution. La diversité biologique revenait ainsi sur le devant de la scène, grâce aux préoccupations conservationnistes.

LE SUCCÈS D’UN NÉOLOGISME

À Washington, en 1985, un colloque sur la biological diversity se prépare. Un des
organisateurs invente, pour le titre, le mot Biodiversity. Le forum a lieu en 1986. S’ensuit la publication, en 1988, du livre Biodiversity, dirigé par le biologiste Edward O. Wilson. Comme l’explique celui-ci en introduction, l’organisation du forum a été principalement motivée par la destruction des milieux tropicaux, immensément plus riches en espèces qu’on ne l’avait imaginé jusqu’alors. Il ne s’agit donc plus de protéger quelques espèces en danger ou des écosystèmes rares, mais d’enrayer à l’échelle planétaire la diminution de la diversité du monde vivant.

Le néologisme se propage rapidement dans les sphères scientifiques et dans le monde de la conservation. Une intense activité internationale se développe. Sous l’égide de l’Unesco, de l’International Union of Biological Sciences (IUBS) et du Scientific Committee on Problems of Environment (SCOPE), une dynamique de recherche est lancée, avec la mise en place du programme Diversitas. Les fondements en sont publiés en 1991, dans un livre dirigé par Otto T. Solbrig : From genes to ecosystems : a research agenda for biodiversity. De leur côté, les Nations unies préparent une convention sur la diversité biologique (CDB), qui sera signée à la conférence organisée en juin 1992 à Rio de Janeiro. L’UICN, avec d’autres organismes internationaux, publie en mai 1992 l’ouvrage Global Biodiversity Strategy, destiné à fournir des pistes d’actions concrètes.

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Stèle dans l’Alto Mayo © P. Blandin/MNHN
Pour protéger la flore et la faune, mises en danger par les activités humaines, des aires protégées ont été établies partout sur la planète, comme ici dans les Andes tropicales, au Pérou. La stèle indique que « la protection des forêts assure le bien-être de nos enfants ».

COQUILLE VIDE OU CONCEPT SCIENTIFIQUE ?

La CDB donne de la diversité biologique la définition suivante : « Variabilité des organismes vivants de toute origine y compris, entre autres, les écosystèmes terrestres, marins et autres écosystèmes aquatiques et les complexes écologiques dont ils font partie ; cela comprend la diversité au sein des espèces et entre espèces ainsi que celle des écosystèmes. »

En 2005, à Paris, à la conférence internationale « Biodiversité, science et gouvernance », les scientifiques ont proposé une vision bien plus large : « La Terre abrite une extraordinaire diversité biologique, qui inclut non seulement les millions d’espèces qui habitent notre planète, mais aussi la diversité de leurs gènes, physiologies et comportements, la multitude des interactions écologiques entre elles et avec leur environnement physique, la variété des écosystèmes complexes qu’elles constituent. Cette biodiversité, qui est le produit de plus de trois milliards d’années d’évolution, constitue un patrimoine et une ressource dont l’humanité dépend de multiples façons. »

Ces scientifiques donnaient ainsi raison à l’écologue Jacques Blondel qui, en 1995,
écrivait que la biodiversité est « une coquille vide où chacun met ce qu’il veut ». De fait, selon leur définition, la biodiversité n’est autre que le monde vivant lui-même. Est ainsi commise une erreur fondamentale : le monde vivant est confondu avec l’une de ses propriétés, à savoir qu’à tout niveau d’organisation, il est diversifié. Il était pourtant devenu classique, dès la fin des années 1980, de distinguer trois « niveaux » de biodiversité : la diversité des écosystèmes dans un espace géographique donné, ou « diversité écologique » ; la diversité des espèces formant la communauté vivante d’un écosystème, ou « diversité spécifique » ; la diversité des individus appartenant à une même espèce, ou « diversité génétique ». C’est là le véritable intérêt de cette définition scientifique du concept : elle fait passer d’une vision du monde vivant comme collection d’entités à celle de « collectifs diversifiés ».

La Stratégie nationale pour la biodiversité

L’objectif premier de la Stratégie nationale pour la biodiversité 2011-2020 est de faire émerger, enrichir et partager une culture de la nature. Connaissances rationnelles, certes, mais aussi sensations, émotions : une culture de la nature est nécessairement multiforme. Son développement suppose donc l’implication volontariste de tous les acteurs de la transmission de la culture, au premier rang desquels enseignants, animateurs et familles. Éveiller la curiosité, mobiliser tous les sens, susciter des émotions, construire aussi bien des démarches scientifiques – observer, expérimenter, interpréter – que permettre l’expression artistique : autant de chemins possibles pour que s’enracine une éthique fondée sur la connaissance et le respect des autres êtres vivants, dans toute leur diversité.

LA BIODIVERSITÉ, ENJEU ÉTHIQUE MAJEUR

N’accorder de valeur aux autres vivants qu’à raison de leur utilité relève de l’anthropocentrisme, tandis que leur reconnaître une valeur pour eux-mêmes relève du « biocentrisme ». Ces deux courants se sont développés depuis le XIXe siècle, l’un se souciant de conserver durablement les « ressources naturelles », l’autre défendant la préservation de la « nature sauvage » pour des raisons morales.

Un troisième courant, l’« écocentrisme », a pris naissance au milieu du XXe siècle. Nourri par l’écologie qui montrait que l’interdépendance des composantes d’un système écologique conditionne sa stabilité, son fondateur, le forestier américain Aldo Leopold, affirma que les actions justes sont celles qui contribuent au maintien de l’intégrité et de la stabilité des communautés vivantes.

Aujourd’hui, anthropocentrisme et écocentrisme s’associent pour souligner l’importance des « services écosystémiques » : il faut préserver et, si nécessaire, restaurer les écosystèmes parce qu’ils rendent des services aux humains, depuis la production de ressources alimentaires jusqu’à l’inspiration artistique. Dans la mesure où les écosystèmes produiraient ces services d’autant mieux que la diversité des espèces qui les composent serait plus grande, la biodiversité mériterait donc d’être conservée.
De nombreuses recherches sont menées pour étayer cette hypothèse, mais elle fait débat, car certains pensent que les écosystèmes pourraient rendre leurs services avec moins d’espèces. Cependant, appauvris, n’auraient ils pas moins de chances de
s’adapter à de nouveaux environnements ?

Dès 1970, le généticien Otto H. Frankel avait écrit que la diversité est l’essence de la vie, et que sa préservation relevait de notre evolutionary responsability. Au regard des raisons jusqu’alors avancées pour conserver la nature, l’idée était révolutionnaire. Elle l’est toujours, car elle oblige à dépasser les raisonnements à court terme : comment faire pour que les systèmes vivants puissent non seulement se maintenir tels quels, mais plus encore s’adapter, donc éventuellement changer ? Frankel posait la question du « futur de la spéciation » : de nouvelles espèces pourraient-elles encore se former, qui puissent compenser les disparitions et occuper les niches écologiques (Voir en bas de page) créées par des changements environnementaux majeurs ?

L’enjeu est éthique. Selon notre vision de l’avenir de l’humanité, selon notre regard sur
les autres vivants, anthropocentré ou empreint d’altruisme, les valeurs que nous accordons à une nature plus ou moins diverse diffèrent.
Nos valeurs les plus profondes sont interpellées : ne s’agit-il pas de repenser notre façon d’habiter la planète ?

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Banlieue de Chicago, le recul des espaces naturels face aux mégapoles. P. Blandin/MNHN
Partout, la nature a cédé le pas aux villes grouillantes. À Chicago, la mythique prairie n’est plus qu’un souvenir. Des citoyens souhaitent la réhabiliter pour que la nature reste proche, que les enfants puissent s’y immerger et pour que la biodiversité s’y maintienne.

LA BIODIVERSITÉ, ENJEU POLITIQUE

Sauver quelques espèces remarquables, préserver des écosystèmes rares dans des espaces dédiés : c’était encore l’esprit de la loi française de 1976 sur la protection de la nature. Aujourd’hui, il est question de biodiversité ordinaire, de ressources en diminution, de dysfonctionnement des écosystèmes, de réduction de l’adaptabilité du monde vivant. Cela pose des problèmes de gouvernance. La communauté internationale s’est dotée d’instruments juridiques, dont la Convention sur la diversité biologique (CDB).
En 2002, la communauté internationale s’est engagée à réduire la perte de biodiversité vers 2010. Échec. Pour aider les politiques à voir plus clair, une plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) a été créée en 2012. L’objectif est de renforcer l’interface science-politique pour la conservation et l’usage durable de la biodiversité.

Au niveau national, chaque pays signataire de la CDB s’est engagé à définir une
stratégie pour la biodiversité. La France a révisé en 2011 la stratégie qu’elle avait
établie en 2004.
D’ici 2020, il s’agit de mobiliser tous les acteurs, citoyens, entreprises, collectivités locales, en suscitant « l’envie d’agir pour la biodiversité ». Ce qui ne sera possible que si, dans un contexte de démocratie active, des valeurs partagées émergent des débats que suscite la question de la cohabitation avec les autres êtres vivants, au niveau de chaque territoire comme au niveau planétaire.

Peut-on protéger la nature contre l’homme ?

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© P. Blandin/MNHN

Dans le Nord du Pérou, la forêt de protection de l’Alto Mayo (cf. décryptage) est traversée par la seule route qui relie la côte Pacifique à la marge de l’Amazonie. Quittant les régions sèches de la « sierra », elle pénètre dans les luxuriantes forêts tropicales. Chassés par la pauvreté, des gens de la sierra ont migré dans l’Alto Mayo, phénomène qui s’est accru avec l’aménagement de la route à la fin des années 1990. Ils se sont illégalement installés dans la forêt protégée, pour créer des pâturages et cultiver du café. À peine passée une stèle interdisant les installations humaines, on découvre les défrichements qui mitent la forêt, et l’on entend le bruit des tronçonneuses. Des dizaines de familles ont fondé des villages aux noms évocateurs : La Esperanza, La Libertad, El Paraiso. Faut-il les évacuer pour protéger la biodiversité ? Peut-on imaginer une gestion soucieuse du bien-être des gens et garante du maintien de la biodiversité ? Mais qui peut espérer y arriver sans l’adhésion des populations ?

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© Thierry Carabin


Patrick Blandin
Professeur émérite du Muséum national d’Histoire naturelle
www.patrickblandin.com


Communauté biotique : Ensemble des espèces vivant en permanence ou de façon périodique dans un milieu donné. Retour au texte

Niche écologique : Habitat particulier d’une espèce au sein du système écologique
dont elle fait partie, et ensemble des fonctions qu’elle accomplit dans ce système au
travers des relations qu’elle entretient avec son environnement physicochimique et avec les autres espèces.Retour au texte

En savoir plus

Décryptages :

Livres :

  • Blandin P., Biodiversité, l’avenir du vivant, Albin Michel, Paris, 2010.
  • Frankel O. H. & Soulé M. E., Conservation and Evolution, Cambridge University Press, Londres, 1981.
  • Matagne P., Éduquer à la biodiversité pour un développement durable. Réflexions et expérimentations, L’Harmattan, Paris, 2012.
  • Prévot-Julliard A.-C. et al., Biodiversités. Nouveaux regards sur le vivant, Le Cherche-Midi, Paris, 2010.

Sites internet :