CRDP

Accueil > Les numéros > DocSciences 10 : L’Homme dans l’espace

L’espace : du mythe à la réalité

Les hommes ont toujours rêvé d’aller dans l’espace. Depuis, Gagarine, Armstrong et quelques autres ont réalisé ce rêve.
Pourtant l’élan des pionniers paraît essoufflé et l’horizon des vols habités s’est réduit.
Que disent les mythes et la philosophie ?

Un astronaute américain invité dans une école à parler de son métier et à montrer sa combinaison de vol, les badges colorés de sa mission, des photographies prises dans l’espace ou au cours de son entraînement avait fait l’admiration des élèves qui s’étaient aussitôt attroupés autour de lui pour le voir de plus près, le toucher, l’interroger. Une fois le calme revenu, l’astronaute demanda à toute la classe :

« Qui parmi vous aimerait aller dans l’espace ?
– Moi, m’sieur !, criaient la plupart des petits garçons, très soucieux de ne pas être traités de poules mouillées par leurs camarades et de jouer aux héros devant leurs copines.

L’astronaute fut cependant surpris de voir que l’un d’entre eux restait tranquillement assis sur sa chaise, un petit sourire aux lèvres.
– Et toi, cela ne te dirait pas d’aller dans l’espace ?
– Mais, monsieur, nous sommes déjà dans l’espace ! répondit l’astucieux petit garçon. »

Le petit garçon n’avait pas tort. La Terre qui abrite des milliards d’êtres vivants tourne autour du Soleil, participant ainsi à la ronde des étoiles et des galaxies. C’est le plus extraordinaire et le plus sûr des vaisseaux pour voyager dans l’espace, plus confortable que tous les engins spatiaux qui quittent les bases de lancement de Cap Canaveral ou Baïkonour depuis cinquante ans pour tourner autour de la Terre ou rejoindre la Lune.

À la question posée par l’astronaute, nombre d’adultes auraient répondu en cherchant à faire preuve de bon sens :
« Aller dans l’espace ? Mais l’Homme n’y est jamais vraiment allé !
– Vous savez bien que les navettes spatiales ou la station orbitale ne sont éloignées que de quelques centaines de kilomètres du plancher des vaches.Moins qu’un trajet Paris- Marseille !
– Rien à voir avec la distance qui nous sépare des étoiles ou de la Lune !
– Et ne nous parlez pas de tourisme spatial, de ces sauts de puces pour milliardaires ! »

JPEG - 79.5 ko
Anousheh Ansari, touriste spatiale (© Nasa)
Depuis 2001, sept touristes, dont une femme, ont séjourné dans l’espace grâce à une entreprise spatiale privée. Pour s’envoler dans l’espace il faut être en bonne santé, suivre un entraînement rigoureux et être fortuné

Et ils auraient ajouté qu’il faut dépenser beaucoup trop d’argent et prendre beaucoup trop de risques pour s’éloigner aussi peu de la Terre, une Terre sur laquelle il y a tant de choses à faire, tant de défis à relever.
« Comment osez-vous mettre des idées aussi utopiques dans la tête de nos enfants ? » auraient-ils conclu.

À qui donner raison ? À l’astronaute, au petit garçon ou à ces gens sérieux, prudents et économes ?

ADMIRER LE CIEL ET VOLER

Lorsque les humains se posent des questions, ils aiment imaginer des récits et se raconter des histoires. Chaque époque et chaque culture, chaque grand événement de la vie d’un Homme ou d’une société, chaque interrogation sur la naissance et sur la mort engendrent des mythes. L’air et l’espace ont leurs mythes, comme celui d’Icare, récit fictif du premier vol d’un humain dans l’espace (cf. zoom ci-dessous), dont la leçon est la suivante : il ne faut pas vouloir voler trop près du Soleil au risque de se brûler les ailes, autrement dit il ne faut pas tenter de dépasser ses capacités de façon excessive en se prenant pour des surhommes ou des dieux. Mais le mythe ne contient pas seulement une morale, il raconte aussi le plaisir d’Icare à voler ! Il n’est pas nécessaire d’aller à plusieurs centaines de kilomètres au-dessus du sol pour découvrir que voler est une expérience totalement différente de celle d’être debout sur le sol. Car voler, c’est non seulement prendre de la hauteur mais encore acquérir une forme inédite de liberté. Avant même de se demander s’ils pourraient voler un jour dans l’espace, les hommes ont certainement été fascinés par le vol des oiseaux comme par la beauté un peu effrayante des étoiles pendant la nuit. Ils ont regardé les oiseaux en se demandant pourquoi ils ne pourraient pas, eux aussi, connaître cette liberté de se déplacer, de virevolter et de planer dans les airs tout en se doutant bien que voler ne serait pas sans danger.

Le mythe d’Icare

Icare est un jeune Grec dont le père, Dédale, a fabriqué des ailes avec des plumes et de la cire afin de s’échapper de l’île où le roi Minos les retient prisonniers. L’ingénieux mécanisme fonctionne, Icare et Dédale s’envolent mais Icare vole trop près du Soleil et, ses ailes ayant fondu, il tombe dans la mer et meurt. Il faut relire Les Métamorphoses d’Ovide pour découvrir comment le père met en garde son fils contre la chaleur du soleil et contre les turbulences provoquées par les vagues. Icare n’est pas le jeune homme athlétique, écervelé et prétentieux que l’on aime à décrire, mais plutôt un jeune garçon qui découvre le premier les joies de voler et en oublie les règles de prudence énoncées par son père. Si l’hybris, la démesure, dont sont capables les hommes, est dénoncée dans le mythe (Voir en bas de page) d’Icare, est aussi célébré leur goût pour la liberté.

JPEG - 369.1 ko
La chute d’Icare peinte par Brueghel, 1558 (© Electa/Leemage)
Cette oeuvre évoque la chute d’Icare, personnage imaginaire qui a voulu voler. Icare est en train de se noyer en bas à droite. Le laboureur et le berger, sur la terre ferme, sont indifférents à l’événement

La Chute d’Icare est une peinture à l’huile datant de 1558 attribuée à Pieter Brueghel l’Ancien qui suit mot pour mot la légende de Dédale et d’Icare décrite par Ovide dans Les Métamorphoses.

Dans une vue plongeante sur cette peinture, le regard s’arrête d’abord sur les personnages les plus visibles : le paysan qui laboure son champ, le berger et ses brebis juste à l’arrière et un pêcheur à droite que l’on voit de dos tirer sa ligne. Peinture de genre dépeignant des hommes ordinaires et la vie quotidienne. Puis on découvre la profondeur d’un paysage presque infini, où la mer est bordée de montagnes irréelles et l’horizon irradié par le soleil. Si l’on observe plus attentivement, on aperçoit en bas à droite du tableau qu’un homme se noie, les jambes en l’air, c’est Icare. Là se trouve le sujet presque dissimulé de l’oeuvre parce que tous les autres personnages présents dans cette scène ne relèvent même pas la tête et ne prêtent aucune attention au tragique événement comme dans la légende antique

Ils ont donc admiré les étoiles en imaginant d’autres mondes, parfois effrayants ou idéalisés, meilleurs que le leur. Ce n’est pas un hasard si tant de cultures et tant de traditions ont vu dans le ciel, dans le cosmos (Voir en bas de page), le lieu de résidence des divinités et de leurs panthéons, l’endroit des paradis perdus, promis ou espérés.

JPEG - 80.3 ko
Manuscrit de Léonard de Vinci, XVIe siècle (© Photo Josse/ Leemage)
Ce dessin représente une machine volante imaginée par Léonard de Vinci. C’est en étudiant le vol des oiseaux qu’il a fait plusieurs croquis très précis de machines destinées à faire voler l’Homme

Au XVIe siècle, Léonard de Vinci veut faire voler l’Homme, il dessine desmachines volantes qu’il imagine (cf. p. 5). Au XVIIe siècle, Galilée et Kepler observent le ciel à l’aide des premières lunettes astronomiques. L’Italien Galilée (1564-1642) est le père de l’observation astronomique, il construit en 1609 une lunette capable de grossir jusqu’à six fois les objets observés, soit deux fois plus que celle inventée par le Hollandais Lispershey en 1608. Les lunettes astronomiques de Galilée permettent d’étudier de près la Lune, les taches solaires et les planètes proches de la Terre. À la même époque, l’Allemand Kepler (1571- 1630) observe que le mouvement des planètes autour du Soleil ne se fait pas en cercle parfait, mais en suivant des ellipses.


DES ENGINS ET DES CARTES POUR NAVIGUER DANS L’ESPACE

Début avril 1610, Johannes Kepler reçoit un exemplaire du Messager céleste, publié un mois auparavant par Galilée : l’astronome italien demande l’avis de son collègue allemand.

Ce dernier décide de lui apporter son soutien et rédige en onze jours sa Conversation avec le messager céleste. « On ne manquera certainement pas de pionniers lorsque nous aurons appris l’art de voler, y écrit-il. Qui aurait cru que la navigation dans le vaste océan est moins dangereuse et plus calme que dans les golfes étroits, effrayants, de l’Adriatique, de la Baltique ou des détroits de Bretagne ? Créons des vaisseaux et des voiles adaptés à l’éther céleste, et il y aura des gens à foison pour braver les espaces vides. En attendant, nous préparerons pour les hardis voyageurs du ciel des cartes des corps célestes, je le ferai pour la Lune et vous, Galilée, pour Jupiter. »

Pour les astronomes du XVIIe siècle, il est évident que les humains ne vont pas tarder à aller « naviguer » dans l’espace.Dès que les hommes se sont mis à dessiner ce qu’ils voyaient dans le ciel étoilé, ils ont été persuadés de dresser les cartes qui serviraient aux premiers « navigateurs ». Ces savants étaient certains que les hommes ne tarderaient pas à conquérir le ciel, comme on avait déjà traversé les mers et conquis des terres encore inconnues un siècle plus tôt. Ceux qui imaginèrent des engins susceptibles d’emporter des humains dans le ciel ne se sont pas demandés pour quelles raisons y aller. Même s’ils découvraient peu à peu qu’il n’est pas simple de se détacher du sol pour voler et échapper à la gravité, même si beaucoup de pionniers y ont perdu leur fortune quand ce n’était pas leur vie, ils étaient convaincus que le destin de l’humanité était inscrit dans les étoiles. D’ailleurs, à côté des savants et des ingénieurs, les écrivains et les poètes ont imaginé des voyages extraordinaires, plus fantastiques les uns que les autres car si le cosmos n’était alors plus nécessairement le lieu d’habitation des dieux comme dans l’Antiquité, il faisait espérer des rencontres cosmiques car jusqu’au début du XXe siècle, on ne doutait pas que la Lune,Mars et toutes les planètes puissent être habitées.

Dès lors, pourquoi ne pas y aller ?


Cosmos : Dans la philosophie grecque antique, l’univers considéré comme un système bien ordonné.
Mythe : Récit fabuleux qui met en scène des êtres incarnant des forces de la nature ou des aspects de la condition humaine.