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Histoire d’une pensée en évolution

Bien avant Darwin, philosophes et scientifiques ont cherché à expliquer l’origine de la diversité du vivant. Entre fixité et évolution des espèces, des théories variées se sont succédé. L’œuvre de Darwin est un tournant de ce périple historique. Mais l’histoire ne s’arrête pas là…

L’état actuel des connaissances en sciences de l’évolution est le résultat d’une succession de pensées qui ont émergé depuis l’Antiquité, et ne peut donc se comprendre qu’en l’intégrant dans une perspective historique.

L’HÉRITAGE DES PHILOSOPHES DE L’ANTIQUITÉ

Les théories des philosophes de l’Antiquité ont longtemps influencé les sciences du vivant. Deux figures majeures de cette période ont laissé un héritage fort. D’une part, Platon (-427, -347) est à l’origine de l’essentialisme, philosophie selon laquelle deux mondes existent : un monde réel, éternel et idéal, et un monde illusoire et imparfait, celui que les êtres humains perçoivent grâce à leurs sens.

Les variations observées chez les organismes d’une même espèce ne sont alors que des représentations imparfaites, dans le monde illusoire, de formes idéales et parfaites, les essences, inscrites dans le monde réel. Ces essences étant immuables, toute transformation des êtres vivants au cours du temps est exclue.

D’autre part, Aristote (-384, -322) propose l’idée d’une « échelle de la nature » : les êtres vivants sont hiérarchisés selon leur degré de complexité structurale et fonctionnelle, des plus simples aux plus perfectionnés. Il développe aussi l’idée de « cause finale », qui correspond à la raison d’être des choses et est à l’origine du finalisme.

Au Moyen Âge, entre les XIIe et XIVe siècles, la querelle des Universaux vient prolonger les débats des philosophes grecs. Les Universaux sont des types ou des propriétés, invariables dans l’espace et le temps, qui s’opposent aux particuliers. Par exemple, l’abeille ou le cercle sont des Universaux, alors que telle abeille ou tel cercle bien précis sont des particuliers. La question est de savoir si les Universaux sont de simples conceptions de l’esprit sans réalité objective, ce que prônent les nominalistes, ou s’ils ont une existence réelle en dehors de notre esprit, comme le pensent les réalistes. Au XIVe siècle, Guillaume d’Ockham (1285-1347) contribue à faire prévaloir le nominalisme.

L’opposition entre fixisme et évolutionnisme peut être perçue comme une transposition dans la biologie de l’opposition entre réalisme et nominalisme. En effet, en considérant les espèces comme des entités réelles, les fixistes négligent les variations existant entre individus d’une même espèce. Au contraire, la mise en place d’une théorie évolutionniste nécessite de délaisser les espèces en tant que telles pour s’intéresser de plus près aux individus eux-mêmes et aux variations interindividuelles.

BIEN AVANT DARWIN : DES IDÉES EN ABONDANCE

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Portrait de Linné (© Bibliothèque centrale du MNHN, Paris 2010)
Au XVIIIe siècle, Linné propose de classer les végétaux et les animaux en leur donnant un double nom : un nom de genre suivi d’un nom d’espèce. Cette nomenclature est encore utilisée, car elle permet une identification précise des êtres vivants

Au XVIIIe siècle, Carl von Linné (1707-1778) établit une classification des êtres vivants : les espèces sont intégrées dans une hiérarchie de groupes classificatoires incluant espèces, genres, ordres, classes et règnes. En mettant de l’ordre dans la diversité du vivant, Linné cherche à dévoiler le dessein de Dieu et à en montrer la grandeur. Selon lui, les espèces, créées par Dieu, sont immuables ; sa conception du vivant est donc profondément fixiste.

La classification proposée par Linné est critiquée par Georges-Louis Leclerc de Buffon (1707-1788). Buffon est en effet favorable à l’idée d’une gradation continue entre les êtres vivants, rendant toute classification arbitraire.

Selon lui, la seule catégorie non arbitraire est l’espèce, dont il rend compte par la théorie de la dégénération, souvent qualifiée de transformisme restreint : les espèces actuelles seraient issues d’un ensemble d’espèces initiales, et en auraient divergé à la suite d’une influence de l’environnement (climat ou nourriture, par exemple). L’âne est ainsi un cheval dégénéré. Cette théorie ne sera pas retenue, mais Buffon aura permis de faire une belle avancée, en écartant les dogmes religieux de son activité scientifique, et en fondant sa théorie sur une analyse raisonnée d’observations. Il incarne ainsi les changements découlant de l’épanouissement de la philosophie des Lumières.

Un peu plus tard, Georges Cuvier (1769-1832) montre par l’étude des fossiles que des espèces se sont éteintes dans le passé, et que des faunes différentes se succèdent dans les strates géologiques. La volonté de concilier ces découvertes avec les textes bibliques le conduit à devenir partisan du catastrophisme, théorie fixiste selon laquelle les espèces s’éteignent en masse à la suite d’épisodes de catastrophes ; les régions dévastées sont ensuite repeuplées par une faune et une flore venues d’ailleurs.

De son vivant, Cuvier s’est farouchement opposé à son contemporain Lamarck, qui s’inscrit dans le courant naissant des idées sur la transformation des espèces.

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Portrait de Lamarck © Bibliothèque centrale du MNHN, Paris 2010
Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) est célèbre pour avoir énoncé très clairement sa théorie transformiste

Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) est célèbre pour avoir énoncé très clairement sa théorie transformiste (Voir en bas de page), qui repose sur deux principes : d’une part, une tendance linéaire à la complexification de l’organisation des êtres vivants, résultant d’une dynamique in terne des organismes ; d’autre part, une diversification des espèces grâce à une adaptation des organismes aux variations de leur environnement. Selon ce second principe, les organismes, au cours de leur vie, s’adaptent à leur milieu par un usage plus ou moins prononcé des organes : un organe qui, du fait des besoins de l’organisme, est très utilisé, a tendance à se renforcer ; inversement, un organe pas ou peu utilisé tend à s’atrophier.

Lamarck intègre à ce principe l’idée communément admise depuis l’Antiquité d’une transmission des caractères acquis. Il faudra cependant attendre les travaux de Charles Darwin pour que l’idée d’une transformation des êtres vivants soit largement acceptée.


Transformiste : Se rapporte à une théorie selon laquelle les espèces se transforment au cours du temps. Retour au texte

En savoir plus

Livres

  • David P., Samadi S., La Théorie de l’évolution : une logique pour la biologie, Flammarion, 2000.
  • Lecointre G., Guide critique de l’évolution, Belin, 2009.
  • Tort P., Darwin et la science de l’évolution, Gallimard, 2000.

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