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Accueil > Les numéros > DocSciences 16 : Les enjeux de la biodiversité

Des liens d’une autre nature

La crise actuelle de la biodiversité nous incite à redéfinir les liens que nous entretenons avec les espèces domestiques et sauvages qui nous entourent et celles qui nous sont éloignées, au risque que notre propre existence soit menacée.

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Fondation Claude-Monet/Giverny : le jardin d’un peintre passionné de nature et de couleurs© N. Machon/MNHN
Au jardin de Claude Monet à Giverny, les célèbres tulipes sont le résultat de siècles de sélection par l’homme. Ici, se mêlent plantes naturelles et espèces artificielles d’une grande diversité de formes et de couleurs.
Ce lieu est un excellent observatoire pour l’étude de la biodiversité concernant les plantes ou les insectes

Depuis le début de l’ère industrielle, le nombre d’êtres humains sur Terre augmente de façon continue et il est probable qu’il atteigne les 9 ou 10 milliards avant la fin du XXIe siècle. Cet accroissement de population est rendu possible par une utilisation sans cesse croissante des ressources naturelles, soit de façon directe (production agricole, pêche, chasse), soit de façon indirecte (fourniture d’énergie, d’espace).
Pourtant, avec la crise de la biodiversité que nous connaissons actuellement, il n’est plus temps de considérer ces ressources comme infinies. Au contraire, cette crise devrait nous fournir l’occasion de repenser notre relation à la biodiversité, en reconsidérant les interactions étroites que nous avons tous ensemble.

BIODIVERSITÉ ET SYSTÈMES AGRICOLES

Depuis l’origine de l’agriculture au néolithique, les plantes cultivées et les animaux d’élevage ont été sélectionnés de façon variée par les différents groupes humains, en fonction du lieu de culture, des modes de récolte ou d’élevage et des critères de domestication retenus. Ainsi à partir d’une même espèce sauvage, de nombreuses variétés ont émergé, ce qui constitue une biodiversité anthropogénique relativement diversifiée.

Néanmoins, dans nos systèmes d’agriculture conventionnelle, chaque variété domestiquée est très homogène sur le plan génétique, notamment pour donner des produits standards et synchrones en ce qui concerne leur processus de maturation. En effet, pour un agriculteur, il est nécessaire de moissonner un champ dont les plantes font toutes la même hauteur et dont les grains sont tous mûrs en même temps. De ce fait, la biodiversité cultivée par unité de surface dans ces parcelles agricoles est extrêmement faible.

De plus, si l’agriculteur utilise des produits chimiques pour fertiliser la terre ou tuer insectes, champignons et « mauvaises herbes », une bonne part de la biodiversité sauvage est éradiquée. C’est le cas notamment des espèces messicoles (bleuets, coquelicots, nielles des blés), espèces végétales compagnes des cultures de céréales, dont le cycle de vie a progressivement été sélectionné pour suivre celui des plantes cultivées. Elles étaient récoltées et ressemées en même temps que les cultures, mais disparaissent peu à peu à cause des herbicides épandus dans les champs.

LES IMPACTS DE L’AGRICULTURE CONVENTIONNELLE

L’agriculture conventionnelle n’affecte pas la biodiversité uniquement à une échelle locale mais aussi à des échelles plus régionales par fragmentation des habitats naturels, modification des réseaux hydrologiques ou retombées atmosphériques. Des études européennes montrent qu’il y a une relation forte entre l’intensification de l’agriculture mesurée par la quantité d’azote épandue, et la biodiversité, par exemple le nombre d’espèces végétales et animales sauvages, trouvées dans et aux abords des champs cultivés et des prairies. Les zones les plus exposées à l’agriculture intensive sont pauvres en espèces et n’abritent que des espèces communes. Les différences d’impact entre agricultures intensive et extensive sont notables et particulièrement dans les régions où la biodiversité est la plus riche.

BIODIVERSITÉ EN VILLE : UN BESOIN

Le nombre de citadins est de plus en plus important puisqu’il représente en 2009 plus de la moitié de l’humanité. Certes, la ville constitue un territoire restreint en superficie, mais les surfaces augmentent et empiètent de plus en plus sur des milieux naturels et agricoles. L’équivalent de la superficie d’un département français disparaît tous les sept ans sous le béton ou le bitume. Gérer la biodiversité des villes devient donc une nécessité à cause des surfaces impliquées.

La biodiversité en ville est également importante pour les citadins. Sa présence a un impact avéré sur la qualité de vie. De plus en plus d’études montrent à quel point la santé humaine, notamment la santé mentale, est liée à la présence de nature. Par ailleurs, la biodiversité peut rendre de nombreux services aux citadins : la végétation permet d’atténuer le phénomène d’îlot de chaleur (important en période de canicule), elle capte et absorbe une partie des gaz à effet de serre ou des polluants, les espaces verts fournissent des espaces de récréation, des espaces culturels, et peuvent recréer du lien social.

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L’arrêt des traitements contre les « mauvaises herbes » favorise la biodiversité en ville © N. Machon/MNHN
En arrêtant le traitement des mal nommées « mauvaises herbes », certains quartiers laissent toutes graines germer et croître.
La diversité s’en trouve favorisée, des végétaux aux petits animaux, en passant par les insectes

LA VILLE, SES HABITANTS ET LEUR RÔLE

Réciproquement, la ville façonne sa biodiversité.Elle joue le rôle de corridor pour certaines espèces sauvages. Les voitures sont par exemple responsables d’une grande part de la dissémination des graines. Les citadins eux-mêmes opèrent des tris très rigoureux des espèces avec lesquelles ils acceptent de cohabiter. Certaines sont tolérées quand d’autres sont éliminées (ex. : rats, blattes, termites, certaines « mauvaises herbes »).

Ainsi la biodiversité des villes est très particulière et liée à l’espèce humaine :

  • plantes cultivées : fleurs d’ornement, arbres d’alignement, plantes potagères, dont l’état de santé dépend en partie de la biodiversité sauvage : pollinisateurs, faune du sol, etc. ;
  • espèces animales domestiques : chiens et chats en majorité (jusqu’au XIXe siècle, il y avait aussi des porcs et des vaches à Paris) ;
  • espèces sauvages, végétales et animales, très tolérantes face à l’omniprésence des humains ; les espèces les mieux connues sont les mammifères sauvages (à peine une dizaine d’espèces à Paris, chauves-souris comprises), les oiseaux, les poissons dans les rivières ; il y a aussi beaucoup d’invertébrés mais leur recensement est très incomplet ; on peut inventorier plusieurs centaines d’espèces végétales ;
  • parmi ces espèces sauvages, certaines venues d’ailleurs, qualifiées d’« invasives », se plaisent et s’étendent, d’abord lentement puis de plus en plus rapidement jusqu’à devenir omniprésentes : tamias (écureuils) de Sibérie ou perruches à collier, buddleias ou ailantes pour les plantes.

L’homme occidental et l’idée de nature

Les avancées scientifiques remettent sans arrêt en cause la séparation biologique entre l’espèce humaine et les autres espèces. Pourtant, celle-ci reste profondément ancrée dans nos façons de penser, notamment dans la culture occidentale. Ceci peut s’expliquer par notre histoire culturelle : dès la Bible, les hommes ont le pouvoir sur la nature : « soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre et soumettez-la, dominez sur les poissons, les oiseaux et tous les animaux ».

Cette séparation sortira renforcée dans le cartésianisme, qui postule que c’est l’esprit et la rationalité des hommes qui leur ont permis d’émerger d’une réalité animale pilotée par l’instinct et les lois biologiques.

BIODIVERSITÉ ET SOCIÉTÉS : EXCLUSION, COHABITATION OU SYNERGIE ?

La protection de la biodiversité s’est construite en opposition avec ce qui était considéré comme des actions de progrès et d’aménagement du territoire (constructions d’infrastructures de transport ou autres), urbanisation, agriculture productiviste. Dans cet esprit-là, certains espaces sont sanctuarisés, les activités humaines destructrices de biodiversité y sont interdites ou fortement limitées de façon réglementaire (lois, décrets), par l’autorité publique nationale. C’est le cas des cœurs de parcs nationaux, des réserves naturelles, des arrêtés de protection de biotope.

Une des décisions du Grenelle de l’environnement (loi Grenelle 1 du 3 août 2009) est d’augmenter la superficie des espaces protégés par voie réglementaire pour atteindre 2 % sur le territoire métropolitain (Stratégie de création des espaces protégés, SCAP). Attention ! la biodiversité dans ces espaces est gérée, les espaces dits « sauvages » ne le sont que par le fait d’une décision humaine, il n’y a plus de nature sauvage non impactée par les activités humaines en France.

La biodiversité présente sur le reste du territoire national n’est pourtant pas oubliée. Il est en effet interdit depuis la loi de protection de la nature de 1976 de détruire toute espèce protégée. En conséquence, tout projet d’aménagement du territoire (grandes infrastructures de transport, implantation d’une zone d’activité) qui détruit une espèce protégée doit obtenir une dérogation à cette loi de protection de la nature. Le ministère en charge de l’écologie attribue ces dérogations sur avis du Conseil national de la protection de la nature (CNPN), qui valide ou non les propositions des aménageurs d’éviter, réduire ou compenser les pertes en biodiversité entraînées par leur projet.

DES MESURES SUFFISANTES ?

Ces mesures réglementaires ne suffisent pas à enrayer la crise de la biodiversité.

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Coquelicots © A. Chauvet/CRDP Versailles

D’autres types de gouvernance ont vu le jour depuis une vingtaine d’années, sous la forme de mesures contractuelles passées entre les parties concernées au niveau local. C’est le cas par exemple des projets de territoire, des Agendas 21 locaux, des zones d’adhésion des parcs nationaux, des parcs naturels régionaux, des zones tampons des réserves de biosphère (programme Unesco). Les zones Natura 2000 occupent un statut intermédiaire. Alors que les périmètres sont déterminés par voie réglementaire, les plans de gestion sont contractualisés localement.

Les évolutions récentes du droit essayent de rapprocher la protection de la biodiversité et les attentes des citoyens ; en effet, le droit de l’environnement rend obligatoire depuis l’année 2000 la participation des citoyens dans tout projet d’aménagement ou d’équipement. Pourtant, ces mesures se heurtent à des conflits de représentation des acteurs locaux, qui ont chacun une vision de la nature et des usages qu’ils en font, visions bien souvent contradictoires. Ces processus de participation, probablement mis en œuvre dans un souci louable d’appropriation des enjeux de conservation par les citoyens, aboutissent parfois à des solutions non durables pour la biodiversité. Ceci est valable dans des espaces naturels, mais concerne aussi les espaces agricoles ou urbains. D’où la nécessité d’une participation accrue des citoyens qui passe par la mise en œuvre de processus de prise en charge, de l’augmentation des capacités de connaissance, de discussion, d’argumentation et de négociation dans les arènes publiques. Les différents enjeux locaux pourraient alors être mieux agencés et combinés entre eux, d’une façon qui aboutirait sans doute beaucoup plus souvent à des solutions gagnant-gagnant entre progrès social et protection de la biodiversité.

En savoir plus

Bibliographie

  • Clergeau P., Blanc N. (ss dir.), Trames vertes urbaines, Le Moniteur, 2013.
  • Prévot-Julliard A.-C., Fleury C. (ss dir.), L’Exigence de la réconciliation. Biodiversité et société, Fayard - MNHN, 2012.
  • Primack R. B., Sarrazin F., Lecomte J., Biologie de la conservation, Dunod, 2012.

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