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Chronique

Ah, la dame de l’espace !

Sören Frappart est née dans le Nord-Pas de Calais, elle porte un prénom norvégien et travaille à Toulouse. Elle vient de la famille de la psychologie interculturelle mais la gravité est désormais son affaire. La joie de vivre en plus. Décidément, Sören Frappart n’est jamais là où on l’attend.

Elle achève en 2010 sa dernière année de thèse qu’elle soutiendra en décembre prochain. Son sujet, ambitieux et novateur, porte sur la notion de gravité. Il associe « sciences dures » et « sciences molles », deux univers incompatibles par tradition. Et pourtant ! Il y a trois ans, la rencontre a eu lieu entre le service Jeunesse et acteurs de l’éducation du Cnes et le laboratoire ECCD (Équipe cognition, communication et développement) de l’université Toulouse 2-Le Mirail auquel elle appartient.

Pour expliquer l’Univers aux jeunes, il n’est pas inutile de comprendre comment l’enfant le perçoit, le Cnes a fait appel, via le laboratoire de psychologie, aux compétences de la jeune femme qui s’est lancée sur le terrain de la gravité : Comment l’enfant se représente-t-il la gravité ? A-t-il la même vision à 4 ans, 11 ans ou 18 ans ? Quelle est l’évolution de sa représentation ? Un beau projet entre sciences exactes et sciences humaines qui enthousiasme Sören : « j’adore mon sujet car il suppose un partenariat au départ improbable et qui fonctionne ! Des psychologues aux côtés de physiciens et d’ingénieurs, c’est euphorisant et très moteur. On se sent même un peu aventurier ! ». Après une phase de réflexion pour trouver unmodus vivendi propre à réunir les deux partenaires, Sören précise sa méthode expérimentale et construit un protocole. Elle lance sa première expérience : elle observe ou questionne vingt-quatre enfants par classe de six niveaux différents : de la grande section de maternelle, à la terminale S. Elle soumet ensuite à chaque groupe lemême questionnaire. Exercice difficile car « pour balayer un grand panel de niveaux et d’âges, il faut poser des questions compréhensibles par tous. Pour les plus petits, nous avons créé des dessins et l’aventurier Billy afin que les devinettes aient du sens. Pour les plus âgés, elles devaient rester suffisamment complexes ». Au total cinquante-quatre questions et des réponses étonnantes qui brossent un portrait robot de l’évolution psychologique et conceptuelle d’un jeune cerveau. Ainsi à la question : « Si on lâche une pierre sur Terre, dans une navette spatiale ou sur la Lune, que se passe-t-il et pourquoi ? », les réponses peuvent être scindées en trois groupes.

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Dessins pour enfants illustrant la notion de gravité (© Sören Frappart)

En effet, si la pierre tombe bien sur la Lune comme sur la Terre jusqu’au CE1, elle flotte sur la Lune au collège pour finir par retomber en terminale mais pas forcément en ligne droite ! Les notions d’attraction et de gravité – en partie acquises chez les tout-petits – s’évaporent totalement pour réapparaître par la suite. Pourquoi ? « Dans la prédiction comme dans la justification, la grande majorité des enfants savent de facto que la pierre tombe sur Terre. Ils expérimentent chaque jour la notion de gravité.Mais seuls les plus petits, très intuitifs, prédisent sans hésitation que la pierre tombe sur la Lune. Ils ne savent pas pourquoi mais ça leur paraît logique. Plus tard, les choses deviennent confuses : « Les enfants captent de nouvelles informations via les documentaires, les médias et des images de spationautes sautant sur la Lune comme s’ils flottaient qui impriment leur imaginaire. Ces informations contredisent ce qu’ils savaient a priori et perturbent leur jugement. L’intuition est oubliée au profit de la conceptualisation et l’on voit implicitement l’influence du facteur culturel ». Pour poursuivre son exploration de l’évolution du développement psychologique de l’enfant, Sören teste une classe de cinquième avant et après des ateliers pédagogiques suivis à la Cité de l’espace et sonde les réponses fournies par une terminale S avant et après un cours associé à une activité collaborative et argumentative. Si, après leur formation, les enfants de cinquième répondent globalement que la pierre tombe sur la Lune, ils progressent mais rencontrent toujours des difficultés à expliquer pourquoi et comment. Le niveau de terminale offre un intérêt tout particulier, ditelle, parce que, « sensés posséder la plus grosse culture scientifique, les élèves proposent souvent des conceptions erronées et des justifications vaseuses. Cet état de fait nous permet de sensibiliser les personnes qui communiquent sur l’espace. Pour ajuster son discours en fonction de son auditoire, il faut prendre conscience des lacunes et des acquis propres à chaque classe d’âge ». En fait, il suffit juste de savoir que l’autre ne sait pas « pour éviter de perturber le message transmis » ajoute-t-elle.


Dessins pour enfants illustrant la notion de gravité (© Sören Frappart)

UN THÈME QUI FAIT « BRILLER LES MIRETTES ! »

Quand la psychologie vole au secours de l’explication spatiale…l’espace le lui rend bien, tant le thème, magique, fascine, « parce que ça fait briller les mirettes ! », confirme Sören Frappart. Et dans les cours de récréation des écoles et collèges, n’entendait-elle pas derrière son dos : « Ah ! c’est la dame de l’espace ».

Son travail sur la gravité s’inscrit en droite ligne avec ses fondamentaux de recherche : les phénomènes contre-intuitifs. À commencer par son sujet de recherche sur « l’acquisition et la construction de connaissances sur la forme de la Terre et le cycle du jour et de la nuit » qui l’avait menée en France et au Burkina Faso à participer à un projet de recherche plus vaste sous la tutelle de Valérie Frède, où la conceptualisation de petits Français a été mise en regard avec celle de jeunes Burkinabés. Ceci l’avait conduite à travailler sur son paradigme de prédilection : l’opposition entre la perception et la connaissance culturelle attendue. La jeune femme aimerait poursuivre sa collaboration avec le Cnes pour approfondir ses recherches. Pour l’heure, elle finit de rédiger sa thèse...

N’empêche, elle aurait pu, comme ses camarades, choisir une école d’ingénieurs après le baccalauréat. Elle lui a préféré l’étude du fonctionnement humain et savoure aujourd’hui son choix et sa passion.