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Accueil > Les numéros > DocSciences Hors-série : Les adolescents passent à table

Adolescence sous influence

Au risque de tomber dans des lieux communs, l’adolescent est soumis à une très forte influence de ses pairs et des médias. Cet a priori, aussi vrai soit-il, mérite toutefois d’être replacé dans son contexte, car tout cela débute bien avant l’adolescence : il existe, dès la maternelle, une attirance pour certains produits par pur conformisme.

INFLUENCE DES PAIRS : CULTURE COMMUNE ET RITES DE PASSAGE

À l’adolescence, le jeune se tourne vers des produits qui expriment une culture commune. Cette appropriation des marques (le clan des buveurs d’un type de soda par opposition à celui des buveurs du produit concurrent, ou le clan des adeptes d’une chaîne de fast-food face aux inconditionnels des restaurants concurrents) renvoie à l’existence même d’une communauté. On observe également certains comportements de groupes plus surprenants, comme cette « mode » chez les préadolescents (moins de 15 ans) qui consiste à grignoter des paquets de nouilles asiatiques épicées crues dans la cour de récréation. Ce phénomène local, observé à Strasbourg mais aussi dans des établissements de Toulouse et d’autres villes françaises, souligne combien des réseaux comme internet ou les blogs peuvent légitimer et contribuer à la diffusion rapide de ce type de comportements alimentaires. Quoi qu’il en soit, l’adolescent, par ce processus imitatif, ne fait finalement que reproduire la société de consommation.

L’influence se matérialise également à travers l’invention de rituels, qui doivent impérativement se dérouler sous le regard des pairs : il s’agit d’un défi lancé pour affirmer son individualité au sein d’un groupe (par exemple, en ingurgitant plusieurs pots de crème dessert, dans une sorte de jeu « cap ou pas cap ») ; ou d’une tentative de l’adolescent d’attirer l’attention d’un groupe auquel il essaie d’appartenir, alors que son origine ou sa corpulence semblait lui en interdire l’accès. Ces rituels de passage prennent souvent la forme d’une consommation alimentaire dans une logique d’excès (que ce soit dans le trop ou le trop peu), simplement parce que l’extrême fait partie de la culture adolescente. À la cantine, les rituels reposent sur des échanges qui mettent à mal l’équilibre des plateaux, les produits végétaux allant en direction des filles, et les produits plus gras ou riches en protéines vers les garçons : haricots verts contre frites, tomates contre viande, etc. Dans les lieux de restauration rapide, où les adolescents s’attablent paradoxalement pour de longs moments, on observe de forts rituels de partage : un garçon du groupe offre un soda géant ou une giga portion de frites à toute la table ; une fille achète un dessert qu’elle partage avec deux ou trois de ses amies.

DU RITUEL D’ÉVALUATION À LA « DÉFONCE » : L’EXEMPLE DE L’ALCOOL

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Adolescents déjeunant dans la rue © Jupiterimages
L’adolescence est le moment de la prise d’autonomie par rapport à sa famille. Prendre un repas dans la rue avec les camarades de son choix fait partie d’une liberté nouvelle en dehors de la cantine ou de la maison.

L’alcool a longtemps été associé à un rite de passage. La « cuite », ou « biture », s’est longtemps imposée comme l’un des trois rituels de la société rurale française (avec la visite à la maison close – la prostitution réglementée est interdite depuis 1946 – et l’intégration dans le groupe des chasseurs) permettant au jeune garçon de signifier sa virilité par sa résistance à l’alcool et d’acquérir le statut d’adulte. Puis, le rituel a perdu progressivement sa signification avec l’anonymat urbain. Avec la montée des visions sécuritaires, le jugement social sur la capacité de résistance à l’alcool du corps masculin a été remplacé par la répression policière : au prestige de celui qui sait boire succède la sanction et la répression de celui qui boit… Le déni d’ivresse entraîne le déni d’alcoolisation et, bien sûr, chez les adolescents cherchant à affirmer leur différence et leur autonomie, le désir de transgresser ces nouveaux interdits. C’est dans ce contexte qu’est apparu le « binge drinking » que certains jeunes préfèrent appeler la « biture express » : l’alcoolisation ne donne plus lieu à une demande d’évaluation ; le but avoué (sinon recherché) est la « défonce » (la perte de conscience) plutôt que l’ivresse. Il faut donc y voir un acte individuel de recherche de ses limites. Mais pas seulement, car il s’agit aussi d’une forme interactive de jeu, d’un acte de bande au sens délinquant du terme. L’adolescent fait comme les autres pour soulager sa « fatigue d’être soi » : il affirme des pré-férences pour des marques qui le distinguent, voire l’opposent à ses parents, tout en se sécurisant dans sa bande. Dans le binge drinking, on ne boit pas totalement avec les autres : on boit comme les autres, à côté des autres. Un phénomène très bien analysé par les fabricants de boissons qui ont su l’exploiter en devenant les sponsors de soirées étudiantes : la marque de la boisson bue, le t-shirt distribué, etc. sont autant d’accessoires qui renforcent le simulacre de collectivité autour d’une « défonce » qui demeure individuelle.

INFLUENCE DES MÉDIAS : UNE AFFAIRE DE SEXE

Au-delà de ses rapports directs avec ses pairs, l’adolescent d’aujourd’hui vit un mode de relation avec les autres fortement influencé par les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Contrairement aux médias traditionnels de la génération précédente (télé, presse, radio), les nouveaux médias sont interactifs. Entre textos, blogs, forums, jeux en réseau et autres réseaux sociaux (Facebook, Twitter…), l’adolescent est en permanence connecté de façon plus ou moins sélective à son groupe d’amis, et sous l’influence de messages ciblés. Ces nouvelles technologies de l’information et de la communication lui permettent d’être en lien continu avec son groupe et parfois le « déconnecte » du monde réel (la famille, les parents), d’autant plus que l’adolescent va exploiter et mettre en place des codes de communication (comme le langage SMS) qui sont propres à sa génération et seront un argument de plus pour renforcer son groupe et l’effet de ses pairs.

Qu’en est-il des médias ? Après un engouement, il y a deux ans, contre les mannequins jugés trop maigres, beaucoup s’attendaient à ce que l’utilisation de modèles décharnés recule. Or, dans les magazines des adolescentes ou au fil des pages des féminins de leurs mères, s’étalent toujours des photos de corps très maigres. La volonté de dénonciation de responsables de santé et l’envie de légiférer restent donc, pour le moment, purement déclaratives. Pourtant, les études sont formelles : les jeunes filles regardent beaucoup les images et représentations du corps dans les médias, et beaucoup d’entre elles – sans doute les plus fragiles ou anxieuses – y sont très sensibles. Fascinées par les corps maigres de mannequins, elles se mésestiment fréquemment, se considérant comme trop grosses alors que leur poids est normal. Cette sensibilité à l’image rend le désir de minceur très fort chez les filles, chez lesquelles tout surpoids est très vite stigmatisé : la jeune fille, se reprochant ses kilos en trop, va fuir les cours de gymnastique, s’isoler, alors qu’un adolescent dans le même cas maintient des rapports sociaux quasi normaux. Il faut dire que, loin d’être fascinés, les jeunes garçons se disent choqués par la maigreur de certaines filles, utilisant des verbatims très forts pour décrire leurs sentiments : les mannequins maigres sont perçus comme malsains, déclenchant un imaginaire de squelette et de mort.

Décryptage

Déchiffrer les publicités pour réduire leur influence

par Serge Tisseron, psychiatre, psychanalyste et directeur de recherches à l’université Paris-Ouest.

Au regard de leur influence, il s’avère utile pour le corps enseignant d’apprendre aux adolescents à déchiffrer les publicités pour les produits alimentaires en leur donnant des repères théoriques :

  • sur les modèles économiques, qui varient selon l’âge des jeunes spectateurs : alors que chez les jeunes enfants, le modèle des produits dérivés domine (l’enfant sera tenté par le produit alimentaire reproduisant son personnage préféré sur son emballage), le modèle économique est plutôt celui du désir de grandir chez le préadolescent (moins de 15 ans), et celui d’être intégré à sa communauté chez l’adolescent.
  • sur les trois moteurs psychologiques de la publicité : la prime de plaisir (ou de bonheur) donnée par la possession d’un produit, l’accroissement de l’estime de soi que serait censé donner un produit (pour les aliments, le fait de grandir, devenir plus fort, plus intelligent…) et le désir d’être intégré dans une communauté, particulièrement fort à l’adolescence (les produits alimentaires jouent beaucoup sur ce désir de se voir reconnu comme membre d’un groupe à partir de la consommation commune d’un produit).
  • sur les trois procédés stylistiques utilisés par les publicistes pour que leurs images soient remarquées : la beauté des images ou le caractère attrayant des personnes représentées ; le choc émotionnel provoqué, de manière à retenir l’attention ; l’usage abondant de métaphores de façon à ce que le spectateur se trouve « intelligent » en détectant dans les images des éléments non explicitement représentées (publicité pour des produits laitiers dans laquelle on voyait une adolescente, le regard extatique, laisser couler de sa bouche entrouverte un filet de yaourt comme s’il s’agissait du sperme de son compagnon). Voir aussi le portfolio « Déchiffrer la pub »

PEU D’INFLUENCE CULTURELLE

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© A. Couty, CRDP de l’académie de Versailles

Enfin, contrairement à certaines croyances, il n’existe pas de communautarisme religieux chez les adolescents. Beaucoup de musulmans déclarent manger halal en famille, éviter la viande au lycée... mais commander tel type de sandwich (nommé par son nom commercial) au fast-food : ainsi, la marque du hamburger se substitue-t-elle à l’image de la viande souillée, l’important étant de faire comme les autres. Certes, si tout le groupe de jeunes est musulman, il ira de préférence manger dans une structure halal ; mais dès lors que le groupe est interculturel, c’est-à-dire dans la majorité des cas, l’important est d’être ensemble. D’ailleurs, il serait erroné de croire que le manger halal chez les adolescents n’est qu’une question d’identité religieuse ; il relève tout autant de la définition d’une appartenance à un groupe, d’une construction identitaire et d’un phénomène de reconnaissance sociale. Aussi, des adolescents non musulmans, par reconnaissance d’un groupe de pairs, peuvent également observer cette prescription. Et paradoxalement, c’est davantage la gestuelle qui peut poser problème, par exemple en raison de l’utilisation par l’autre de sa main gauche pour manger, alors qu’elle est jugée impure. Ainsi, l’adolescent s’impose comme un mangeur pluriel, zappeur, qui apprécie la dimension affective de la cuisine familiale au même titre que la sortie au restaurant (de type fast-food ou non) ou, de façon ponctuelle, l’alimentation déambulatoire.

En savoir plus

Livres

  • Diasio N., Hubert A., Pardo V.,
    (ss dir.), « Alimentations adolescentes en France : Principaux résultats d’AlimAdos, un programme de recherche de l’Ocha », in Les cahiers de l’Ocha, n° 14, 2009.
  • Corbeau J.-P. (ss dir.), « Nourrir de plaisir  : régression, transmission transgression, régulation ? », in Les Cahiers de l’Ocha, n° 13, 2008.

Internet

  • Observatoire du Cniel (Centre national interprofessionnel de l’économie laitière des habitudes alimentaires (Ocha). lien internet
  • Vidéothèque numérique de l’enseignement supérieur où enseignants et étudiants peuvent trouver des programmes enrichis de documents pédagogiques et validés par les conseils scientifiques des Universités numériques thématiques. Il est possible d’y visionner la conférence de Serge Tisseron, intitulée « Propagande, publicité, information et désinformation » et donnée à l’Université de tous les savoirs en 2000 (durée : 1 heure).
    lien internet